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08/12/2011

11 - Rencontres insolites

« J'ai rencontré quelques peines, j'ai rencontré beaucoup de joie; c'est parfois une question de chance, souvent une histoire de choix », Grand Corps Malade

0.jpg- Merci, pour avoir fait revivre ces années folles. N'y a-t-il pas eu de bonnes surprises?

- Si. Une visite insolite et inattendue. Une anecdote presque, puisqu'elle n'a rien apporté de nouveau. Je devais avoir 16 ou 17 ans.

Ce jour-là, la porte de la classe s'ouvrit, laissant le passage au recteur de l'athénée. Il vint près de moi et me souffla à l'oreille: "Il y a quelqu'un qui t'attend dans mon bureau". Il n'en dit pas plus et se dirigea vers la sortie. La surprise devait se lire sur mon visage.

M'excusant auprès de celui qui donnait la leçon, je suivis, intrigué, le recteur en traversant la classe et le préau. Espace suffisamment long pour me donner le temps de creuser avec tous les sens ma mémoire de qui aurait pu m'attendre.

Il me précédait toujours de quelques pas et m'indiquant la porte ouverte, m'invita à y pénétrer. Lui, d'habitude plus soucieux de ce qui se passe, s'éclipsa, jugeant que sa mission était terminée. 

A l'intérieur du bureau était assis un Monsieur, inconnu par moi, dont je n'aurais pu dire, quel vent aurait pu l'envoyer dans mon champ de vision.

"Bonjour", me dit-il, en me tendant la main.

"Bonjour, Monsieur", lui répondis-je inquiet.

"Tu ne me reconnais pas. Je suis ton père et je suis là pour t'annoncer la mort de mon père Donc, de ton grand-père".

"Ah, bon", parvins-je à lui répondre, sans émotion, toujours sous le couvert de la surprise.

Si j'avais pu me cacher dans le trou de souris du bureau, je pense que je l'aurais fait. L'entrevue ne fut que de très courte durée. Je ne sais si ce fut un moment heureux ou non. L'inconnu ou le paternel s'en retourna comme il était venu, par la même porte. Pas d'embrassades, pas d'effusions.

Pas de préparation à cette rencontre presque insolite. L'« effet retard » avait, une nouvelle fois, pris le dessus. 

Je ne suis pas allé à l'enterrement de ce grand-père paternel. Ma mère, informée n'y accorda pas plus d'importance. Remuer le passé, elle ne le pouvait probablement plus. Pour moi, je ne sais si l'entrevue n'aurait pas été profitable dans plus de durée. Peut-être aurais-je pu apprendre bien plus tard à connaître ma demi-sœur?

Depuis lors, plus la moindre nouvelle. Une parenthèse fermée à jamais. N'avoir eu qu'une demi-famille et non pas une "Double enfance" comme le chante Julien Clerc. Ce n'est que bien plus tard, que j'appris que j'avais une demi-sœur. Je ne l'ai jamais rencontrée. Le bottin n'a pu me dire s'elle existait quelque part.

- Vous avez des reproches à ce sujet? 

- Je dirais, Maman, je peux te comprendre, mais tu ne t'es pas posé la question de savoir si un père ne m'aurait pas plu, cette fois-là. Tu avais ta réponse avant moi et la mienne n'avait pas d'importance. J'aurais voulu qu'on en discute avant que tu ne sois plus capable de me répondre avec la mémoire nécessaire pour les comparer avec les miennes, avant que tu ne disparaisses. Aujourd'hui, je suis convaincu qu'un père est absolument nécessaire et j'ai probablement raté quelque chose sans père. Un enfant, peut-être, aussi. Quand je pense à ce qui m'avait manqué un frère ou une sœur, c'est reconnaître un manque, une finition incomplète. Ce qui s'est passé, n'est-ce pas un peu ce qu'on appelle aujourd'hui, l'aliénation parentale?

- Des regrets, donc?

- Regretter c'est perdre son temps. Je ne vous cache pas un pincement au cœur à l'écoute de la chanson "Mon vieux". Peut-être, le fait de ne pas avoir eu de père à qui faire pleinement confiance et se poser de l'utilité des choses plus masculines, du pourquoi de l'éducation et de l'instruction, qui n'a pas reçu de réponses logiques sinon celle du tâtonnement, entre succès et échecs.

Heureusement, il n'y eut pas de jeunesse déboussolée par la décomposition et les recompositions successives des familles que l'on trouve aujourd'hui. Entre père biologique, père de remplacement, père adoptif, le beau-père, le parâtre qui tirent à eux chacun la couverture, difficile de trouver le plus fiable.

Mon épouse a dû être une rencontre insolite pour ma mère. Différence de caractères. Ma mère ne l'a jamais dit, mais j'en ai eu des échos, elle était hostile à mon mariage deux ans après. Elle n'avait pas réussi son coup. Elle nous incita ensuite à profiter de la vie avant d'avoir des enfants, pour finir par le déconseiller à demi-mots. Il fallait plus d'assurances financières et elle ne pensait pas pouvoir y contribuer si cela se passait. Mon épouse a pris peur. Moi, j'ai été embrigadé dans le travail et le temps a passé à grande vitesse. C'est exactement comme cette phrase "Où il est question d'amour sous différentes formes qui ne sont pas toujours romantiques", dirait encore ce-même Bouvard.

L'envie ne vient qu'avec l'expérience et pas par la surprise des décisions prises dans un espace de temps trop court pour cette question trouve une réponse toute faite. C'est le regard vers d'autres qui ont une famille au complet qui pourrait le confirmer ou l'infirmer. 

Le temps efface heureusement beaucoup de déconvenues, mais les impressions de ratages laissent un goût parfois amer dans l'arrière de la gorge. Alors, il faut le cracher très vite pour qu'elle ne devienne pas une maladie.

De la vieille école, il me fallait réussir sans trop me poser de questions. Réussir et arriver au bout de quelque chose sans penser. Réussir dans la vie et gagner d'argent, sont deux choses différentes mais que l'on associe trop facilement. Dans cette ascension au forcing, on oublie toujours quelques marches. 

S'embarrasser des critères de notre société contemporaine, il y a longtemps que je n'y pensais plus. J'ai fait ce que j'ai voulu, au moment voulu. L'après ne m'importunait pas trop. Dans le monde des adultes, je me suis rendu compte que ma mère si elle ne comprenait pas les choses, elle était encore plus loin de vouloir et de pouvoir les comprendre.

Était-ce une autre manière de déclarer que son quotidien lui paraissait décousu ou la dépassait lors de sa dernière question sur le lit de la souffrance? Rien n'est noir, rien n'est blanc. Certains le reconnaissent vite, d'autres jamais.

L'analyse intérieure n'était qu'une sorte de pré-formatage en fonction de son expérience propre et de son éducation.

Le soir, à côté du feu, on ne se sert pas uniquement du "Il était une fois...".

Cendrillon et le Magicien d'Oz, c'est du cinéma. Il n'y a pas de bons, pas de mauvais. Les hommes sont faibles. Les instincts sont souvent plus forts que la raison.

Le rêve de la vie de ma mère aurait été d'être ballerine ou danseuse. Le patinage sur glace la passionnait. Elle en aimait les compétitions. Elle rêvait dans ces moments-là.

Lire des livres de Slaughter, qui finissent bien, a été longtemps sa manière d'appréhender le monde. La source s'est tarie un jour sans qu'on s'en aperçoive.

Les dernières années de sa vie, plus aucun livre ne traînait sur la table. Le goût devait l'avoir quittée pour se retrancher sur son passé plus interne.

Le vert-de-gris s'installait progressivement, insidieusement.

Le sourire s'éteignait de concert. Les films ne devenaient que des images qui passent sans plus les comprendre juste pour passer le temps.

Ses amies lâchaient prise en séquence, l'une après l'autre. Il y avait le téléphone pour sortir de chez elle avec des nouvelles qui ne devenaient que des non-lieux, des phrases toutes faites, répétées à loisir, mais plus de rencontres insolites.

La passion ne sévit plus quand elle s'encroûte dans des nébuleuses des envies mal définies.

Si je me suis introduit dans cette vie en parallèle, elle ne pouvait pas me donner une tendresse qu'elle n'avait pas au fond d'elle-même.

Confucius disait "Quand vous rencontrez un homme vertueux, cherchez à l'égaler. Quand vous rencontrez un homme dénué de vertu, examinez vos propres manquements.".


 

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04/12/2011

12 - Rencontre avec un destin

« Quand tout va mal, regarde-toi dans le miroir. », Proverbe chinois

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- Pas mal, ce proverbe chinois. Êtes-vous d'accord?

- ...et quand tout va trop bien, cherche à le comprendre en effaçant le tain du miroir, un proverbe personnel. (sourire)

Les études, quand il faut choisir un avenir, avec ce qui est donné comme outils pour en décider, comme entourage disponible, peut donner des surprises. L'orientation professionnelle ne s'est jamais passionné à prouver de son efficacité. Pour le futur du jeune, à l'époque, elle était peut-être encore plus une affaire de coup de bol qu'aujourd'hui.

- Vous êtes devenu autodidacte?

- Peut-être. L'école a tellement de lacunes à combler pour faire entrer dans la vie d'adulte. Philippe Bouvard qui a suivi des chapitres d'autodidactes avec ses propres citations parfois très amusantes qui le prouve. Être à la bonne place, au bon moment fait partie de la réussite d'une vie. La bonne place se définit en fonction des gens que l'on rencontre et qui vous prendrons, un temps, sous leur protection. J'ai un faible pour les autodidactes qui réussissent. Oui. L'éducation n'est pas limité aux seules années de l'enfance et de l'adolescence. On continue toujours à apprendre si l'on veut vivre avec le maximum de chances. 

- Et vous avez choisi la science. 

- En fin de secondaire, j'avais bien le sentiment d'appartenir au monde de la science et moins à l'utilisation des connaissances liées aux lettres. La science a tellement de débouchés, disait-on. De la science, j'en avais manifestement le goût et l'envie. Mais, il fallait choisir au sortir de l'athénée. Profondément généraliste, je n'aime toujours pas aller dans trop de détails, ni me cantonner dans une imagination trop ciblée. Ce fut la science mais par une voie de traverse.

- Instable?

- Pas vraiment. J'ai reproché à mon double de rester muet dans ces temps de dilemmes. Des temps qui ont été des périodes de troubles intenses, jusqu'à la démesure. Au niveau parental, il ne fallait pas trop espérer avoir un conseil. La fin du secondaire fut donc une période de doute. Assimiler une matière, inventer de nouvelles voies mais surtout pas du gavage forcé. Toujours dans ma petite chambre au 3ème étage, qui faisait face à l'école primaire pour rester dans l'ambiance de l'étude, j'hésitais et cherchais toujours parmi les voies d'une tête bien faite, puisque celle de la tête bien pleine ne me convenait pas. Mon double arriva enfin pour me soutenir. Ce "copain" avait des ressources cachées. Il me suggéra la chimie. La chimie, métier d'avenir, qu'on disait à l'époque. La grande université, un monde inconnu qui fascine, devait dès lors être envisagé. Pas d'opposition, pas d'encouragement à espérer. Un faire valoir, peut-être, pour ma mère. Pas vraiment pour moi. Mais un scientifique, ça c'était sûr. Un esprit jamais satisfait. A l'enregistrement, cela se confirmait. Beaucoup d'impatients se pressaient dans la file. Eux, ils savaient visiblement où ils mettaient les pieds. Ils en connaissaient les filières et les avantages. Leur confiance me rassurait.

- Pourtant, vous avez passé ce chapitre de la chimie pour vous lancer dans tout autre chose.

- La chimie, c'était des formules, bien sûr. Passe encore; il suffit d'un peu de mémoire. C'était aussi des manipulations pratiques des éprouvettes au labo. Avec mon manque de passion pour tout ce qui était trop manuel, je me retrouvais légèrement déforcé dans la pratique. Une éprouvette qui se retrouvait brisée au sol, prouvait qu'il pouvait y avoir une erreur d'option prise. La Saint V m'avait laissé assez déçu. La bière ne m'a jamais intéressé énormément. Le baptême, une sorte de chausse-trappe avec des bleus consentants. Les seuls noms qui me restent en mémoire? Peut-être Lucie De Brouckere qui avait un charisme particulier. Qui donnait ses cours qu'il fallait assimiler et surtout pas apprendre par cœur. Elle détestait cela.

- Vous y êtes-vous infiltré entre les éprouvettes?

- Je tins bon. Oui. Mon double m'y encourageait: "Tu ne vas pas lâcher prise au milieu du gué", disait-il. Mais, je sentais que malgré tout qu'il n'aurait pas fallu beaucoup d'éléments pour me faire changer de direction. Le nucléaire, folie de l'époque, me bottait assez, mais c'était loin, très loin. Les années nécessaires passèrent à force d'opiniâtreté mais pas de conviction.

L'université suit une autre manière d'enseigner. Tous les appareillages de conduite disponible mais pas de mode d'emploi et pas de manuel d'entretien. Libre. Pas de contrôles de vitesses qu'à la sortie du circuit. La méthode m'allait en définitive assez bien pour donner le temps de la compréhension. Mais, étais-je fait pour la chimie? L'infiniment petit, l'atome m'avait plus intéressé que les molécules complexes de la chimie organique. La physique, peut-être? Je continuais à me tâter. Le temps passa et arriva le moment du point final.

- Et en définitive, qu'avez-vous décidé? Le travail, nous n'en avons pas encore parlé.

- Exact. La chimie, une science déjà ancienne pourtant. C'est alors ce que voulait dire "informatique" arriva à mes oreilles. Cette science était à ses débuts à cette époque. Cette science du numérique me fascina très vite. Des constructeurs, dans l'urgence, organisaient, seuls, des cours ex cathedra. Tout à écrire, tout à imaginer. Opportunisme total, de ma part. Et, ce fut le début d'une nouvelle aventure. Aventure qui a duré près de 40 ans. Être arrivé "just in time in a new environnement" est toujours une chance. Je parle en anglais, parce que c'est la langue véhiculaire dans cet environnement. Tout était à faire et à inventer. Le software de base avant celui de l'applicatif était une manière originale d'aborder ce monde des chiffres binaires qui ne voit une porte que comme étant ouverte ou fermée. Le boulot devenait un hobby comme un autre. Après, des pontes ont voulu dissocier le hardware du software. Quelle bonne idée. Moi qui ne voulait pas aller voir ce qu'il y avait sous le capot.

- Vous préférez l'invention à l'utilisation qu'à la conception. 

- Le développement est une forme d'invention, en effet, même si elle avait ses propres règles très limitées en possibilités à l'époque. Rien à voir avec aujourd'hui où l'on ne pense même plus à rationaliser l'espace pris par les données ni le temps pour les traiter. Mettre de l'ordre dans cet enchevêtrement de passages non cloutés, un paradis pour l'ambitieux de la bataille avec lui-même et une machine qui n'a rien à dire sinon obéir. Un match perpétuel où toutes les parties gagnent avec seulement l'opiniâtreté.

- Ce travail, que l'on connait pour être  stressant, vous plaisait?

- Quand le travail devient un hobby, ce n'est plus un travail. L'échec comme la réussite, sont parfois programmés à notre insu. Mais ce ne fut jamais un regret d'avoir coupé le fil de la chimie. D'abord dans de petites sociétés et ensuite dans une grande dans laquelle je suis resté pendant 30 ans dans la même entreprise.

- Regrettez-vous quelque chose à la suite de cette décision d'avoir abandonné ce qui vous avait intéressé jeune?

- Regretter n'importe quoi et pas uniquement dans ce cas précis, c'est du temps perdu. Du temps précieux qui ne vous permet pas de penser au présent et au futur. 

- Vous m'intéressez de plus en plus... Et votre entourage, des rencontres, des souvenirs?

- La rencontre avec le premier employeur qui me dit tout de go, "t'es un tiestu" (en Wallon, "têtu"). Sérieux s'abstenir. Etre "tiestu" a pris 40 ans. 

- Et votre épouse, elle aimait?

- La rencontre avec mon épouse, une rencontre de l'insolite. Très différente de mes passions. Un coup de foudre? Un complément parfait à ma propre personnalité? Il y a un peu de tout cela. L'informatique est resté pour elle comme King Kong que l'on aperçoit au bout de jumelles. Un King Kong que l'on a peur de rencontrer puisqu'on apprend vite comme étant très envahissant.

- Amusant. Votre épouse était complémentaire?

- Tout à fait. Elle avait ce que je n'avais pas. Elle a toujours eu un goût des belles choses bien supérieur au mien. Moi qui était le digne représentant de ma mère dans ce domaine, je n'aurais pu la suivre. Oui, j'ai aussi appris avec mon épouse, mon complément, comme j'aime le dire.

Le plus comique, c'est peut-être d'avoir vu la mise à la retraite prématurée de ma mère dès que ce qu'elle appelait les "foutues machines", se sont implantées péremptoirement dans la banque qui l'employait.

En milieu de parcours de mon destin dans la version numérique, une dizaine d'année de management m'a permis de constater qu'on arrive à un point où on n'est plus qu'une boîte aux lettres si l'on n'y prend garde. Gérer une "boutique" ne se fait pas uniquement de paroles en milieu de course. Mon département qui disparaît, un mauvais ou un bon coup de dés et ce fut le retour à la case départ du jeu de l'oie. Il faut toujours réserver ce jeu aux acteurs, aux "actings", et je vous l'ai dit, n'est pas acteur qui veut.

- La fin fut-elle douloureuse?

- Douloureuse, non, pas vraiment. Bizarre, oui. Mais on se rend vite compte que la vie réelle est parfois ailleurs que dans la virtualité des machines. La vie touche aux sciences humaines. La rupture numérique n'est pas une illusion d'optique. C'est par l'intermédiaire de la confiance, le rire, la psychologie et l'optimisme, qu'elles ont pris forme pour devenir mes guides. Il est clair que les sciences exactes m'attirent plus. La fin de carrière, ce fut de remarquer que même si on reste agile, on devient plus fragile. La timidité a fait partie de la première partie, mais en définitive, on arrive toujours à s'en soigner à condition de ne pas rester au milieu du gué comme porte-paroles.

- L'informatique a toujours le vent en poupe, non?

- C'est vrai. Je vais vous dire que bien avant les PC, avec une petite chiquenaude en plus, la petite équipe dans laquelle je travaillais aurait pu concurrencer Bill Gates sur les plans du software de base. Un accident d'avion de Cogar en a décidé autrement. Mais l'informatique a été aussi une "Grande Trappe", comme l'écrivait un GM avant de céder la place. Une trappe avant de devenir une "Grande Gaufre" lorsque j'ai remise l'histoirte sur la table de la réflexion alors que le GM le demandait en fin de bouquin. Une grande trappe pour les sociétés qui ont disparu et une grande trappe pour les hommes qui gravitaient dans le milieu et à la périphérie de ce milieu. Ce que le GM en question n'a pas toujours mis en évidence avec emphase, ni à la bonne hauteur.

- Pas trop la sensation d'être un has-been?

- Devenir un "has been", on le devient de plus en plus tôt dans ce domaine de pointe. Tout va plus vite qu'ailleurs. Cela ne veut pas nécessairement dire qu'il faille "disparaître". Il s'agit surtout tenter de passer le relais à d'autres. Le jour de passer ce flambeau a été une occasion pour moi de préparer quelque chose qui m'était totalement inconnu: une mini-pièce de théâtre. Quelques petits rôles complémentaires parmi les spectateurs pour compléter un monologue bien préparé. Cela s'appelait "Rock around the clock", un titre qui m'avait beaucoup plu et qui représentait ce qui avait été le sentiment du moment. Il est toujours vrai.

- L'écriture, vous aimiez cela?

- Non, au départ, comme je vous ai décrit ma pauvre approche littéraire. Si vous vous souvenez de mes dons en dissertations et en rédactions (rires). C'était un galop d'essais, un challenge. Je n'avais jamais écrit une phrase littéraire avant cela. Un rapport d'exploitation, c'était tout. Jouer son propre rôle, plutôt que celui de quelqu'un d'autre, est déjà moins difficile. Les mimiques, les grimaces et les sourires sont plus vrais. La retraite était là où on existe pour d'autres et la recherche d'un autre hobby. Bizarrement, ce fut l'écriture que j'ai choisi et pas l'aspect manuel qu'une retraite peut apporter. Pour découvrir en définitive le pourquoi je n'étais pas bon dans ma jeunesse. Avoir le choix du sujet à disserter et avoir le temps de le penser, de le cogiter, de le secouer dans mon sommeil. 

- Une pause pour reprendre haleine ou atténuer l'excitation des retrouvailles?

- Pour les deux. Ceux qui croient gagner en permanence ne sont pas les meilleurs. J'aime les caractères opposés, les contrastes en tout. Les gens qui ont quelque chose à dire d'original, de surprenant. J'aime le classique mais pas le conventionnel. Prendre ses distances après avoir essayé de fusionner le non-fusionnable. Mais, il faut accepter la joute des pensées, sinon je m'évade sur la pointe des mots. Etre créatif, original, c'est accepter de faire beaucoup d'erreurs et de bides magistraux sans changer de politique et recommencer dans un autre contexte ou un autre cadre. L'honnêteté et la franchise peuvent être blessantes pour l'entourage. Il est toujours délicat de faire remarquer les incompréhensions de certains de manière humoristique, mais, cela passe mieux avec la légèreté et le sourire. 

- L'écriture, une nouvelle passion, donc?

- Il faut être passionné au moment où on fait les choses. Avant l'envie, c'est trop tôt. Après c'est trop tard. Fonctionner par la confiance plutôt que par la peur de l'autre et de ce qu'il en dirait.

- Individualiste?

- Etre individualiste, c'est accepter que l'autre peut l'être autant et vouloir exister par lui-même. Etre le tire-fesses quelques fois, plutôt que de se les faire tirer. Etre extraverti, c'est d'office déranger les introvertis dans leurs habitudes.

- La littérature, c'est tout autre chose que le numérique.       

- J'ai baigné dans le milieu numérique pendant trop longtemps pour ne pas en garder des traces indélébiles et une logique très particulière, même lors de l'écriture. Entre une idée de départ et l'arrivée, il y a un scénario qui doit tenir la route. Quand on se veut en plus éclectique, il y a de la matière à soulever.

- Avez-vous des regrets? Des choses que vous avez raté?

- Bien sûr. Apprendre la musique, le dessin, la peinture, les arts en général. Ne pas avoir de successeur pour transmettre un flambeau de l'expérience. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas être prêt à rebondir après avoir écrit son passe-muraille pour être plus sûr du présent et avoir plus de confiance dans le futur.  

Nous en parlerons la prochaine fois, si vous le voulez bien... car, c'est ici « Où j'ai le temps de réfléchir au calme et au frais », comme le penserait Bouvard encore une fois.


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30/11/2011

13 - Un enfoiré qui cherche son miroir

"Le besoin d'affabulation, c'est toujours un enfant qui refuse de grandir", Emile Ajar

0.jpg- Vous m'avez laissez sur ma faim. Et maintenant racontez-moi. Que faites-vous pour meubler vos temps libres? Donc, l'écriture...

- C'est déjà une histoire presque ancienne. Vers la fin de carrière, quand je sentais que mes jours étaient comptés dans les grandes entreprises humaines dites actives, je m'y suis préparé. En fin de carière, on devient trop cher. Un déclic, la visite d'un ponte des Etats-Unis qui était venu nous annoncer la "bonne nouvelle" d'une réforme de plus à envisager.

Arrivé "Où je profite du grand refroidissement pour rafraîchir ma mémoire", dixit Bouvard.

Cette fois, il fallait sortir des sentiers battus. Pas question de prendre les pinceaux, le papier à tapisser et tout le reste qui fait de vous, le petit bricoleur modèle. La photo, c'était déjà une passion ancienne, mais avec le numérique, plus question de passer au laboratoire, pour mélanger les couleurs, avec le révélateur, le fixateur, sous l'agrandisseur... On n'en était plus là. L'agrandisseur a été vendu par eBay et doit se retrouver quelque part, dans les mains d'une jeune étudiante en photographie.

Une solution, utiliser ce que j'avais développé dans le passé. Mais encore... Faire comme avant mais en plus de temps pour le faire? Donner des cours en bénévolat aux "suivants" ou aux parallèles moins privilégiés dans les connaissances d'aujourd'hui. Oui, mais encore faut-il des utilisateurs motivés qui correspondent à sa manière de penser. Internet, par exemple. Cela venait de s'ouvrir du côté des blogs et une autre envie germait déjà pour montrer qu'une évolution dans l'écriture s'était positionnée. Écrire une histoire, plus ou moins longue, par bribes alors que je n'avais jamais écrit une ligne en dehors de rapports fastidieux à écrire et à lire. Un journal personnel alors que je n'ai jamais eu le temps ni la volonté de l'aborder? Oui, pourquoi pas, une bonne idée de rester dans l'ombre et la solitude face à un écran. C'est ainsi, qu'on découvre, plus facilement, les autres enfoirés, les vrais de vrais, ceux qui se cacheraient derrière des noms plus exotiques ou des noms d'emprunts.

- Ecrire, mais quoi et comment?

- Choisir le type d'écriture.  Il y avait un pseudo à trouver pour être "à la mode de chez nous". Un premier article assez explicite et rebelle "Nous sommes tous responsables".

Des fois, je me demande ce qui a fait que j'ai choisi "l'enfoiré de service" comme j'ai aimé m'appeler dès le départ. Au service de qui d'ailleurs? 

Philippe Bouvard me donne trois options, trois questions pour l'occasion. Était-ce pour « Distribuer son CV à toutes fins utiles »? Une nouvelle version de «Où j'essaye pathétiquement à me rendre intéressant et je m'offre mon premier flashback»Ou, au contraire, pour trouver « Où je soupçonne la méchanceté de n'être pas morte avec moi, et, ainsi je règle mon compte avec ceux qui n'ont pas réglé mon cas »?

Pourquoi "de service"? J'étais au bout de la période des services. Carrière, sans rupture, sans creux, sinon parfois un doute ou un dilemme dans une orientation obligatoire sans perdre ses dernières cartouches.

- Cartouches? Vous en avez eu souvent besoin?

- Garder toujours une dernière cartouche, si le choix n'était pas conforme aux espérance, oui. C'est aussi imaginer une sortie sans attendre trop en se foutant du regard oblique des passants honnêtes qui ne pensent qu'à monter les échelons. Ce fut une chance énorme d'avoir pu réaliser cette transformation. Une contre-partie à l'enfance, moins réussie, comme je vous ai raconté.

- Sous le pseudo d'enfoiré, donc?

- Enfoiré, oui, là pas eu de gros problèmes pour choisir ce pseudo, en adresse email et en signature.

Bizarre, que ce pseudo ne m'aie pas demandé une recherche de longue haleine. Une timidité soignée que l'on remplacerait naturellement par son opposé, la provocation? La timidité était déjà bien longtemps remplacée par un esprit rebelle. Le côté extraverti, vient dans la lignée. 

- Une prémonition, ce pseudo? Une méchanceté cachée?

- Non, il y avait déjà Coluche qui m'avait montré le chemin. La méchanceté, ce fut celle que j'avais défini comme un art, et pas celle qui idiote ne dit pas son nom. Non, la raison principale, je dois l'avouer pour que «Les figures du passé m'aident à trouver le présent moins long», encore une de ses pensées qui vient à pieds joints avec un café bien serré. Tout cela avec un style qui préconise la parodie, la dérision et l'auto-dérision. 

Les nouvelles technologies avaient bouffé mes jeunes années, mes jours et mes heures. Il fallait bien que je me les récupère pour moi-même un jour, avec moins de rigueur que les réalités booléennes qui associent des "ou" et des "et" en excluant le reste.

Une page lourde d'événements du passé se tournait. C'est sûr. Des souvenirs, des réflexions à partager. Et parfois, aussi, remarquer qu'on fait les mêmes conneries.

- On est entré, là, dans le vif du sujet? 

- Oui. Où je m'offre les délicats plaisirs de revivre les meilleurs moments, pour avoir un but futur. Très probablement, une envie de renverser le trop plein d'émotions, de rires et, quelque part, de résignations. Il y a bien longtemps, travailler restait une issue vers le futur, vers un avenir que l'on pensait devoir toujours être meilleur. Il faut le constater, ce n'est plus dans l'air du temps. Le futur du travail en CDI est compté.

Les désillusions des jeunes, les ratés de nos civilisations dites évolutives, dévaluent plus qu'elles nous réévaluent.

La philosophie ne faisait pas partie de l'éducation, elle devient le faux-fuyant.

- Vous êtes devenu self made man"?

- En 'self made man', on en devient moins exigeant et plus résistant. Écouter devient une meilleure version que de seulement entendre et à réserver pour des moments de réflexions. La musique que je préfère, n'est jamais éloignée du classique et ressort depuis toujours sous une forme de "La symphonie fantastique" de Berlioz. Symphonie qui était présentée en 1830 par un autre solitaire qui avait une histoire chargée d'émotions. "Ma vie est un roman qui m'intéresse beaucoup", disait-il.

Si le sourire était à l'origine, l'envie de bouffonneries, d'humour pour tout et pour rien, n'était pas du parcours dès le départ mais ressortait progressivement pour ne pas prendre la grosse tête dans la soupe de la morosité ambiante. Quand on rie, on ne pense plus à rien d'autre. L'humour est un sport bien plus difficile que la tristesse, je vous l'assure. 

- N'êtes-vous pas devenu très individualiste?

- Quand on peut l'être, pourquoi ne pas l'être tout en restant humble? En position de faiblesse, là, on ne joue plus les forts en gueule; Ma belle-mère l'avait très bien assimilé et qu'il fallait plus donner pour garder un espoir de recevoir un peu en retour. Autodidacte, je l'ai été dans beaucoup de domaines puisque je me suis formé seul. La meilleure solidarité, c'est celle qui se passe dans un échanges de bons procédés dans le ring de la vie. Sans contre-partie, c'est une fausse solidarité. Je ne suis nullement un héros. Pour paraphraser quelqu'un, je dirais que "j'ai en moi cette froideur qui m'a permis de faire abstraction des agressions quand on a essayé de me déglinguer". 

- De la dérision ou de l'auto-dérision est-elle comprise?

- Si en théorie, l’auto-dérision, tout le monde en a, dans la pratique, pour la majorité d'entre nous, on en est très loin. Les gens aiment se faire caresser dans le sens du poil. Remonter un courant contraire, c'est, d'office, se faire traiter de "con".

Accepter les largesses dans les mots oblige d'accepter, de fait, ses faiblesses et ses forces. Comment déceler ce que l'autre a dans la tête si on n'est pas sûr de connaître la sienne? Les réflexions du miroir viennent de là.

Quelle est la limite de l'envie de rire? Je ne suis pas humoriste. Il faut tester cette envie sur soi avant de la proposer à son interlocuteur. Mon double ne faisait pas mieux. Il me testait. Et il échouait, parfois, lui-même, pas assez persuasif. Organiser, c'est se connaitre. Compter les bons points et trembler à la suite des mauvais. Mon double ne s'y est jamais trompé.

Après plusieurs mois d'écritures, j'ai éprouvé le besoin de montrer à ma mère une grosse farde qui contenait mes textes. La farde a été déplacée une fois ou deux de sa place d'origine, preuve qu'elle y avait jeté au coup d’œil. Aucun retour, aucun commentaire. Puis, la farde a pris ses quartiers d'hiver pour ne plus bouger et prendre la poussière dans un coin du living.

Je lui ai demandé alors ce qu'elle en avait pensé.

Sa réponse fut tellement traditionnelle pour elle qui ne pensait plus qu'à l'argent: "Qu'est-ce que cela t'a rapporté?". Je n'ai pas insisté. Aurait-elle pu comprendre que cet aspect ne m'avait même pas effleuré? Elle changea de conversation et je repris ma farde.

Elle ne trichait pas. Elle ne l'aurait pas pu. Etre joueuse de poker, ce n'était pas sa tasse de thé. Tricher aurait été pure affabulation, à ses yeux. Elle avait oublié de vivre autrement vers la fin du parcours, après avoir couru derrière des chimères et des rêves, dès le début.

"Rock around the clock", la recherche du temps perdu? Tiens cela me rappelle une autre sortie, une autre page que j'ai tourné.

- Racontez-moi cela.

- On croit que l'instinct maternel est automatique et naturel. Rien n'est plus faux. Ma mère ne l'avait pas. C'est le 20ème siècle qui a compris l'intérêt économique, social et militaire que l'on pouvait tirer de ce instinct matériel. Il a pris conscience des conséquences pour l'avenir d'un pays. Au 19ème, la mortalité infantile était importante, parce que les jeunes enfants étaient négligés. C'est devenu le mythe du Père Noël qui se répand dans le monde avec l'image de la mère responsable. C'est au moment où l'amour maternel ressort qu'elle s'affiche, et que les enfants deviennent grands, qu'ils reprochent à leur mère de ne pas s'être souciée d'eux.  

Rester dans le politiquement correct, dans les limites de la bienveillance est affaire très personnelle très susceptible à variations importantes qu'elle ne voulait pas assumer. Moi, j'en faisais une affaire plus générale en généraliste que j'ai toujours voulu jouer.

-Tiens vous parler de "politiquement correct", estimez-vous l'avoir été?

-Si j'avais été Benabar, j'aurais chanté son "Politiquement correct" avec d'autres paroles comme celles-ci:

Je n'ai qu'une mère et pas d'enfants, pas tentant?
Ni l'écrire ni le dire, peut-être, trop étouffant.
Maman, tu trouves ça peut-être passablement défait....
C'est que tu m'a appris à être insatisfait
Et pas étourdi !

Pas fumiste, je suis ni de droite ni de gauche et porte pas de dorures.
Je ne regrette pas d'être éclectique quand je sors la ramure
Je suis, je le répète : familialement incorrect
Mais très direct
Dans son ressenti !

Je n'ai rien contre les poupées, je ne me sens pas menacé par des ennemis
Je ne crois pas que les momos ne sont pas costauds et forcément mes amis,
Et si je rouspète sur le politiquement correcte
C'est quand je m'humecte
Ou quand j'dois faire pipi !

J'attaque la pensée unique,  je l'avoue laïc sans transes
Je ne crois pas qu'il y ait que des idiots parmi les panses
Je risque de te paraître, socialement incorrect
Ne me parle pas de secte
La réflexion, ça m'suffit !

Te sembler démagogue, en déconseillant d'avoir peur
Militer pour une vie solitaire mais sans leurres
Tu trouves ça naïf et bête d'être trop râleur
Tout dépendra de mon humeur
Sinon, je le nie

Je m'adresse à tout le monde avec le sourire, machos ou chiennes
Pas de distinctions de race ou de couleurs, qu'elles restent siennes
On n'aime pas rire, on n'aime pas le dire, mais je m'en moque
Avec le sourire, c'est vrai parfois, je me doute que je choque
Mais, c'est ainsi

Pas de complexes d'infériorité, aucun complexe de supériorité
Avec une seule envie de penser
Je ne suis pas politiquement incorrect
Du moment que l'on y détecte
Et que l'on y sourit

De m'avoir laisser la bride au cou
D'avoir laisser à la ligne trop de mou
De rechercher le dernier sou
Même si c'est à feu doux
Maman, après je t'en remercie.

 

- Belle reformulation. Dernière question, et si c'était à refaire, que changeriez-vous?

- J'ai déjà répondu à cette question. La conclusion, quant on se rappelle des premiers chapitres, pourrait être:  Stephan Hessel écrivait "Indignez-vous", à 94 ans. Donc, on a encore le temps pour le faire pour s'indigner en "dur" et sans humour.

Je ne dirai pas comme Philippe Bouvard que je travaillerai toujours jusqu'à la fin à bien plus de 80 ans. Il faut garder les moyens de sa politique et une politique qui ressemble à ses moyens. La tête et les jambes sont un mariage de raison que l'on espère maintenir.

Enfin, à toutes ces questions, nous y avons répondu ensemble parce que, je vous ai reconnu, vous m'interrogez alors que vous êtes mon double, mon subconscient.

 



La prochaine fois, pour la conclusion, je reprendrai le flambeau, en personne "simple", en "stand alone" comme on dit dans le monde numérisé.

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