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20/12/2011

08 - Salauds d'adultes

« Où je déplore d'avoir perdu la vie et conservé mes obsessions », disait Philippe Bouvard dans une telle situation, lui qui n'a pas atteint le niveau du bac.

0.jpgTout avait bien commencé. L'école primaire pour le "gamin" apporta une découverte: une envie d'apprendre, de connaîtrepère et d'approcher le monde par l'intermédiaire d'autres enfants.

Une enveloppe dans cette envie d'apprendre et une relation d'amitié avec ses institutrices féminines au départ, masculines ensuite, n'étaient pas fictive.

Les places d'honneur sur le podium lui étaient, dès lors, réservées. L'éducation semblait automatique. Elle avait intérêt à l'être puisque sans secours parallèle à la maison. La confiance régnait de ce côté et personne n'y ajoutait mots ni actions.  Les examens n'étaient que de simples formalités. A la suite de bons résultats, un des instituteurs invita les deux premiers de la classe, à la campagne, dans la ferme de ses parents. Le gamin en faisait partie. Ce fut une découverte.

La sexualité des animaux, d'abord.

Là, il découvrit la vie de ferme et toutes les joies annexes de se mesurer avec les animaux inconnus par lui. Il ignorait tout de cette vie de campagne. La compagnie des chèvres, des cochons et des vaches, le goût du lait crémeux que l'on venait de traire encore chaud dans les grands bols. Tout cela lui était inconnu. Il y eut même des batailles avec les pis de vaches qui s'organisèrent dans la joie de l'ignorance avec l'autre élève de la partie. Vraiment, plus amusant que les pistolets à eau.

Remontrance amusée des grands, bien sûr. Mais un régal de ce lait crémeux, encore chaud dans le bol, le soir, assis ensemble autour d'une grande table familiale, était tout aussi nouveau avec les sourires d'usage dans un couple soudé de gens d'un âge certain que l'instituteur regardait en coin d'un regard amusé. Les images collent encore à l'esprit.

Le retour et la vie de tous les jours entre les deux femmes qui jouaient des rôles mal attribués, reprenaient ensuite un cours plus cadenassé dans des préjugés.

Gynécée trop peu en concordance avec la formation complète d'un garçon.

Côté positif, s'il en est, il n'y a pas eu après de séparation, de déchirure d'enfants balancés de parent à parent, telles que la vivent les enfants d'aujourd'hui.

Pas de père, pas de soucis, pas de renforcement du caractère masculin non plus.

Le flou artistique du côté d'une explication qui avait dû se produire quand le "gamin" se posait la question de savoir pourquoi il n'y avait pas un père qui venait le chercher à l'école. Du père, personne n'en parlait ou de moins en moins, jusqu'à en ignorer son existence. Il fallait effacer l'ignominie, la dissoudre dans les esprits. Aujourd'hui, il restera une énigme pour moi, quel était le job de mon père? Qu'avait-il étudié à l'école? 

Le père alla dans un ailleurs et dans un autre temps, fonder une autre famille et donner une demi-sœur que, le fils initial n'a jamais rencontré. Une sœur, même à moitié, qu'il aurait, peut-être, aimé... qui sait? 

Le fait de ne plus avoir de père à la maison avait pourtant un effet pervers pour un garçon. 

Dans la liste, l'envie de voir du sport à la télé, le fameux foot, de se lancer dans le bricolage, des actions qui s’évaporèrent de l'éducation du garçon aux côtés de ses deux éducatrices de remplacement. Le foot, la bière à table furent simplement prohibés avec une réaction, « anti-père ». 

- Je ne vais pas te montrer ce que ton père aimait, aurait pu penser sa mère. Pas sûr d'ailleurs qu'elle ne l'aie pas dite, cette phrase.

Il fallait se raccrocher à la vie de tous les jours.

Mais, tout allait bien du côté des études primaires. Analyser la situation était une préoccupation secondaire.

La religion pour lui mériterait un chapitre à lui seul. Comme il n'en fait pas partie, un résumé suffira.

Baptisé de l'Église catholique, mais sans conviction, il avait bien plus d'idées ailleurs que de vouloir s'y astreindre des moments trop répétitifs. Le catéchisme pour la communion solennelle lui a permis plus de s'amuser à se promener en aube que faire la noce avec n'importe quel dieu.

En arrière plan, sa mère avait vécu un épisode qui devait l'avoir marqué à jamais pour ne pas le pousser dans cette voie.

Le grand-père n'était pas croyant. Après sa mort, voyant arriver la période de la communion pour elle, la grand-mère s'en inquiéta. Il fallait faire comme les autres et donner à sa fille cette communion pour qu'elle ne puisse pas être mise au ban de la société. A neuf ans, sa fille n'avait pas été baptisée et elle envoya sa fille chez une Comtesse qui lui inculqua les douces histoires de la Bible et lui imprima une peur de Satan à lui faire perdre toute raison.

- J'ai des diables dans le corps, maman, devait-elle dire au retour.

Tout se calma ensuite. Remise sur les "rails", le baptême eut lieu. Sa fille en garda un très mauvais souvenir. Ses cheveux fraîchement coiffés, avaient perdus l'attrait qu'ils auraient dû garder pour l'occasion de ses neuf ans sous l'eau du baptême. Souvenir impérissable, de multiples fois raconté. Plus question de s'attarder dans les bénitiers, pour elle et sa suite.

Retour au gamin qui grandissait. L'étape suivante, ce fut la grande école, l'athénée. Elle ramena les songes sur un espace plus terre-à-terre et moins artistique.

L'athénée n'est qu'en principe, un élargissement de l'école primaire, qu'une suite logique, dit-on. On le pense, mais c'est faux.

C'est un bond bien plus important, plus stratégique. Cela se résume à une fusion de passages plus étroits avec un choix à y faire, à la clé.

Choix d'orientation préalable, argumenté seulement par quelques intuitions, quelques aptitudes mais sans orientation scolaire et sans l'aide par l'intérieur de la famille. A cette époque, les latines étaient la voie royale vers les études supérieures.

Cela semblait dans les cordes puisque cela avait bien marché pendant les primaires. Ce furent donc six ans de latin, pour la beauté du geste et pour apprendre ce qui ne servira jamais que pour trouver une racine dans une langue. "Rosa, rosa, rosae, rosa, rosis", comme chantait Brel.

Au milieu, un an de grec ancien, en 3ème année, et ainsi s'incruster un peu plus dans le passé. En finale, deux ans de sciences pour correspondre un peu mieux à ce que le monde de l'époque voulait de sa jeunesse.

Lorsque vous, jeunes, on vous demandera ce vous voulez faire plus tard, répondez sans hésitation.

Conducteur de train, marchand de jouets, créateur de jeux vidéo, clown dans un cirque.

Vous vous réserverez des jours meilleurs, par la suite.

Pas de fausse modestie. Pas d'opérations de charme. Pas de rêves dont vous n'auriez pas rêvés et aussi, à cauchemarder, pendant quelques nuits.

Il ne faut pas réinventer la roue. Elle tourne très bien sans vous.

Que de cadeaux personnalisés sur de mauvaises appréciations des dangers de la décision.

Mieux vaut jouer avec les roulettes du train électrique et que vous pourriez avoir une chance de recevoir la prochaine fois en cadeau.

Un train électrique, le "gamin" n'en avait jamais reçu.  Les rails étaient trop étroits. Seulement, très jeune, une petite locomotive en bois qui ne tenait pas la route, mais dont les déraillements s'ajoutaient à la joie. 

Puis, être né un 1er septembre fait qu'on est prédestiné à recevoir un beau cartable tout neuf à chaque anniversaire. Le cartable était placé en bandoulière sur le dos de son porteur. Le pupitre incliné, en bois, avec l'encrier ne faisaient qu'un. la plume ballon trempée dans l'encre en faisant attention de ne pas répandre celle-ci avant d'arriver sur le papier d'écriture. L'éducation et l'enseignement se confondaient. On prenait attention à enseigner la bonne position et l'hygiène qui donne 'toujours' la santé.  

Un jour, à la porte d'un des amants de Raymonde, Guy s'est retrouvé devant lui. 

- Vous avez assez joui de ma mère, je pourrais en profiter aussi.

Une déclaration surprenante. Plus surprenante qu'il ne pouvait se rendre compte.

L'amant se retourna vers la mère avec un sourire au lèvre.

La sexologie n'était pas dans les habitudes de la maison.

Candeur quand tu nous tiens.

L'homosexualité potentielle, il l'avait rencontrée. Il avait senti que ce n'était pas son parti et cela s'était achevé plus vite que le commencement.

Bien plus tard, les films pornos ont permis de combler une information non desservie sur mesure. De filles, il avait considéré d'en avoir déjà deux à la maison, une mère et une grand-mère, cela suffisait. 

A la question de sa mère, de savoir ce qu'il voulait faire plus tard, dans sa candeur, toute pratique, le gamin lui avait répondu:

- Je voudrais être docteur. Pour te soigner, Maman.

Docteur, en quoi? En médecine?

Non mais, elle est folle cette idée...

Pour impressionner la galerie, voilà, que le gamin s'était mis dans le pétrin, en porte à faux. Avec deux mains gauches, il ne devait pas espérer être manuel, d'accord, mais de là à passer à la vitesse supérieure...

Il aurait pu avoir une vocation pour le dessin, mais pas celle-là puisqu'il n'en connaissait pas la durée des études, les arcanes et les voies de garage.

Une fois, les mots lancés, il fallait accepter à être piégé.

L'année suivante, il recevait la monnaie de son erreur. Ce furent des jouets de médecin, comme palliatifs de récompenses pour celui qui avait eu des idées avant-gardistes prononcées par méconnaissance.

Les parents, décidément, vont se choyer de ce genre d'idées pour leur propre avenir et le répéter à qui voulait l'entendre.

- Mon fils veut devenir médecin.

Une succession assurée qu'ils n'avaient pas, eux-mêmes, senti devoir à assumer et ainsi, sauter sur une occasion de se faire plaisir par la même occasion.

L'innocence de leurs enfants, c'est ce que les parents aiment le mieux. Comme il s'agissait, ici, de deux femmes, c'était le summum de l'espérance.

Une vocation, cela ne se transmet pas dans les gènes, malgré, les envies éventuelles des parents.

Cela se découvre par à coups, progressivement, à coup de succès et d'échecs.

Mais c'est déjà une autre histoire.

Au sujet des histoires qu'un parent raconte généralement à ses enfants parce que cela l'a marqué si pas terrorisé: la guerre et ce qu'on en ressent.

Le "gamin" en recevra plus d'information sur la guerre 14-18 par l'intermédiaire de la grand-mère, que sur la guerre 40-45, époque pendant laquelle sa mère vivait les plus belles années de sa jeunesse entre 20 et 25 ans.

C'est à croire que sa mère ne l'avait pas vécue, cette deuxième guerre-là, qu'elle n'avais jamais existé. 

Le "gamin" n'aura, heureusement, pas d'obligation de le justifier pour avoir déraillé dans cette voie.

Il sera monté en grade, artificiellement dans l'échelle des honneurs. Il rêvait à Bob Morane en secret.

C'était déjà, ça.

"Il nous faut devenir adultes pour comprendre que les adultes n'existent pas et que nous avons été élevés par des enfants que l'armure de nos rires rendaient faussement invulnérables.", écrivait Christan Bobin

 

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16/12/2011

09 - La grande école du danger de la solitude

«Si les écoles cessaient d'être obligatoires, quels élèves resterait-il au professeur qui fonde tout son enseignement sur l'autorité qu'il exerce ?», Ivan Illich

0.jpg

Une intermédiaire médiatrice entre tout à coup, dans la conversation.

- Comme narrapèreteur, vous parlez de vous. Mais je ne vais pas vous laisser parler en direct. Je vais vous poser des questions. Apparemment vous n'avez pas eu d'enfance très enthousiasmante? Vous parlez de votre entrée à l'école primaire et cela semblait aller mieux. Est-ce que je me trompe? L'après fut-il de la même veine? Vous en souvenez-vous?

- Non. A l'école primaire, pas besoin de transcender sa mémoire. Il suffit de progresser avec ses impulsions et ses intuitions pour progresser dans la connaissance. L'école était en face de l'endroit où j'habitais au 3ème étage, sans ascenseur. Cela voulait dire que qu'il fallait monter le charbon de la cave. De l'école primaire, je me rappelle le pupitre, les plumes et l'encre dans le petit encrier rond dans le coin du bureau d'écolier dont le siège faisait partie de l'ensemble. A la récré, les jeux de billes, plus tard, ce fut le yo-yo que l'on faisait monter et descendre avec le plus de figures possibles.

A la "grande école", que l'on appelle l'athénée, ce fut un changement d'optique et de méthode. C'était étudier et passer à la vitesse supérieure où l'intuition ne joue plus. Nous entrons progressivement dans le domaine du bourrage de crâne. Vous souvenez-vous de ma réponse innocente de l'"or" qui devient "jambon"? Plus question de répondre ainsi dans cet environnement. Ce serait la honte, jusqu'à la fin des temps.

- Qu'avez-vous trouvez de tellement changé?

- Apprendre sans l'appui des réalités, par la seule abstraction, sans réelle logique commune des matières enseignées. Ce qui nous entoure dans la vie de tous les jours n'y avait plus sa place. Un programme était à fourguer aux jeunes tel quel. Il était à digérer, coûte que coûte, dans les différents tiroirs de la connaissance sans liens bien évidents entre eux. Il n'est, donc, pas nécessairement au diapason de ce qui est demandé par les élèves et très loin de leurs préoccupations initiales. J'ai toujours envié les copains qui se mettaient la bonne parole en mémoire pour pouvoir la réciter ensuite sans la comprendre. Assimiler prend toujours plus de temps, plus d'expérience. Mais, pour débuter, emmagasiner leur suffisait. Pas à moi. J'aimais ce qui était "praticable" en sortant de l'école.

- Donc, cela ne s'est pas bien passé?

- Pas vraiment, en effet. Un exemple... Les interrogations écrites étaient ma hantise. Plutôt lent à la détente, avec un retard à l'allumage, je reconnaissais que la leçon de la veille n'avait pas encore mûrie suffisamment dans ma tête. Alors, quand je parvenais à passer son cap et arrivais à la leçon suivante sans passer par l'étape de vérification de l'apprentissage de la précédente, je ne pouvais que souffler un profond "ouf" de soulagement. Après le vote sanction, les problèmes commençaient.

- Du retard à l'allumage quand on voit où vous êtes arrivé, seul, c'est étonnant.

- Ce fut un effet retard dans la compréhension et dans la manière de donner des cours, qui était en cause. On ne semblait pas avoir besoin d'un pas de recul dans l'enseignement. Pas d'ajustement à l'échelle de l'élève. L'improvisation, je n'aimais pas. La répartie n'était pas mon fort. J'aimais analyser avant d'accepter le message qui était présenté comme seul plat de résistance. Cela n'a d'ailleurs pas changé. A la différence, à cette époque, je ne pouvais imposer mon rythme. Les résultats s'en ressentaient et pas mal de zéros s'accumulèrent pendant quelques années du début de l'enseignement à l'athénée. Les rédactions et les dissertations furent les premières pierres dans le jardin. Avec un sujet précis, sur commande et dans un temps limité, elles n'avaient pas l'heur de me faire progresser dans la bonne direction. Le côté littéraire n'était pas le violon d'Ingres. Je manquais d'images à mettre en correspondance pour caricaturer ces imposés. Une feuille blanche ne m'a jamais inspiré. Seule l'évasion, en dehors de toute contrainte, avait plus de chance d'aboutir avec plus de succès. Ce n'était pas cette liberté qui faisait l'unanimité des professeurs. Ils avaient leurs programmes, leurs objectifs qui n'étaient pas les miens. J'ai pris le temps pour m'y adapter moi-même. L'exercice de dissertation fut un véritable parcours du combattant. Il y avait une angoisse, un stress, à chaque fois, devant le sujet imposé. Je me rappelle l'un d'entre eux, banal pourtant, trop banal dans sa formulation qui posait la question : "Que pensez-vous de l'ordre? Êtes-vous pour ou contre?". De quel ordre, parlait-on? Je n'osai pas poser la question. Je me mis sérieusement à la tâche en pensant qu'il fallait parler de mon ordre personnel, de ma manière de ranger mes petites affaires. Sans m'en rendre compte, j'en pris ainsi le contre-pied, instinctivement. Parti-pris, résolument "contre" et j'allais le prouver avec la vertu du culot. Manque de pot, ce n'était pas de cet ordre dont il fallait parler, mais de celui dans la vie et dans la rue contemporaine. Recalé. Pas question d'en parler chez moi.

- Quelle furent les liens de vos parents avec l'école?

- Des réunions avec les parents. Mais, à l'école, elles ne faisaient que contourner le problème et confirmer l'erreur d'ajustement. Le professeur de français avait des difficultés pour présenter la chose à mes deux éducatrices attitrées. Élève volontaire mais qui n'a pas la vitesse suffisante à la détente. Tout était dit dans ce langage abscons. Le professeur n'avait compris que la surface du problème et pas décelé la source. Celle qui expliquerait que tout était plombé par un apprentissage sans tremplin ni filet dans une famille au complet et sans ressources intellectuelles.

- Que s'est-il passé?

- Alors, il a fallu changer son fusil d'épaule sans que personne ne le recommande. A ces réunions de parents, ma mère y était, bien sûr. Elle était partisane de la théorie qui dit que seul le résultat compte et qui est très peu intéressée par les détails pour y parvenir. Alors aider, elle n'y pensait même pas. Pour m'aider, ce fut le professeur de français, lui-même, qui me proposa de lire et de lire encore, mais pas comme je le faisais précédemment dans des Bob Morane avec trop d'affinité, sans parfois comprendre, mais en pointant les paragraphes intéressants dans les livres et en recopiant certains qui pouvaient être réutilisés. La mémoire n'y étant pas, j'avais perdu trop de temps dans le processus de lecture sans sans ses conseils avisés. J'ai commencé à tout noter. Puis, j'ai réduit la voilure. J'ai analysé les passages "délicats". Les bonnes citations, les bons mots, je les ai notés, soigneusement, sur un petit carnet avant de les classer par thèmes.

- Et cela a marché?

- Oui. J'ai commencé à suivre cette voie avec plus d'assiduité. Je ne comprenais pas toujours tout, mais mon carnet était devenu, en fin, un véritable journal de références. Dès lors, mes rédactions et dissertations furent mieux appréciées. Elles se retrouvèrent également dans un cahier que je possède encore. Livre d'images du temps passé, analysées, décryptées sans complaisances. Les cotations de mes pensées montèrent en flèche. L'année suivante, le discours ne fut plus le même, du moins, pour le prof de français.

- Vous semblez sous-entendre que du coté des autres matières, le problème de mémoire n'était pas résolu pour autant.

- En effet. Les interros écrites de début de journée me laissaient un goût amer, que seule, la sonnette de la récréation parvenait à me sauver. La mémoire pour emmagasiner les matières trop abruptes n'était pas venue du ciel. Alors, je me suis intéressé à ce qui existait comme bouquins pour améliorer cette mémoire déficiente. Il y en avait quelques uns sur le marché. Tous se ressemblaient. Tous attachés à des théories plus ou moins fumeuses, avec des filons mnémotechniques, pour un résultat très aléatoire, théorique et probablement très dépendant de celui qui en avait le problème. La lecture Kennedy, entre autres. Être rêveur et distrait étaient les spécialités qui ne me permettaient pas d'accrocher les faits et textes en mémoire. Pour améliorer la mémoire, j'ai même eu un épisode pendant lequel je m'étais introduit dans une petite troupe théâtrale de l'école. Peine perdue, beaucoup de théorie pour un résultat pratique bien maigre. On ne s'invente pas acteur. Pour jouer, il y a intérêt à l'aimer.

- A la fin de l'année, à force d'opiniâtreté, vous semblez être arrivé à boucher les trous de cette mémoire à force de contrainte et de travail à répétition et en boucles incessantes. Est-ce ainsi?

- Partiellement. Les mathématiques ont, pour moi, une histoire particulière. Cela avait très mal commencé avec un professeur qui avait ses têtes de pipes ou plutôt, de turcs. Un prof de Maths de l'ancienne vague. Son cours avait avec des relents sadiques. Je vins tout naturellement dans son champ d'investigation. Pour me faire comprendre ce qui n'avait qu'effleurer mon entendement d'élève pour l'algèbre, il n'était pas rare qu'il vienne par l'arrière, dans mon dos, pour me suspendre par le bout de l'oreille, m'entraîner vers le tableau et m'appliquer le nez sur la formule d'algèbre qui avait pris la clé des champs de ma compréhension. "Alors, Guy. On ne comprend pas l'équation. On rêve?" Tous les surnoms pour faire rire le reste de la classe, étaient bons et les "copains" savaient y répondre, au quart de tour, à ma timidité maladive. Mais, je durcissais doucement. Une des dernières fois, l'envie de mort dans mon regard ne l'avait pas effleuré. Heureusement ou malheureusement, peut-être.

- Les maths, votre hantise?

- Pas de doute, les maths étaient la hantise de la plupart des élèves. Aujourd'hui, rien n'a changé, je suppose. Pourtant, à partir d'une année, en 3ème, je crois, changement de professeur de maths. Un jeune prof de Math allait trouver le sésame dans ma cervelle pour les chiffres comme pour les lettres qui l'accompagnaient. Il suffisait souvent de découvrir les bonnes clés à insérer dans la serrure. Il avait apporté l'imagination à son cours et l’extrapolation avec la vie réelle de tous les jours. Les formules, les équations, les dérivées et les intégrales qui écartent normalement de leur compréhension, qui rebutent, trouvaient tout à coup une échappatoire et nous faisaient rêver par l'intermédiaire du concret. Nous savions tous comment le faire dévier de son sacro-saint programme en l'emmenant dans les étoiles et les choses de la vraie vie. Il n'était pas dupe, mais c'était sa passion aussi. Il en profitait et se préparait à cette éventualité. Il savait qu'à un moment donné, il lui fallait revenir sur les rails de la théorie, mais il se faisait plaisir en dérivant des sentiers battus du programme. Tout le monde était donc content. Nous étions alors en pleine période de la conquête de l'espace et cela fut le sujet de prédilection, s'il en est. C'est alors que j'ai commencé à aimer les sciences exactes, comme si elles allaient expliquer tous les problèmes de cette conquête de l'espace. N'était ce pas le bon chemin pour l'envie d'accroître la connaissance du monde avec le regard de l'incrédulité et de la passion? 

- Avez-vous d'autres disciplines qui vous ont marquées?

- Mon attirance pour la musique classique me vient d'un autre jeune prof de l'époque qui a fait beaucoup de chemin depuis lors. Bien plus tard, devenu inspecteur de l'enseignement musical. Max, c'était son prénom, sut mettre de l'ordre dans mes notes discordantes et mettre le classique et le moderne de l'époque en symbiose. La chanson prit même forme dans une chorale dont il était le maître de musique. Cela sans baguette. Pour le seul plaisir. Rien ne l'imposait à construire cette chorale. Un disque 45 tours fut même en chantier avec des « Porgy and Bess » et « West Side Story ». Je regrette aujourd'hui de n'avoir pas poussé plus loin l'étude d'un instrument et du solfège. Mais vous savez, on ne se refait pas aussi facilement et il faut se contenter de ce qu'on a. C'était des années Michel Vaillant, de Piloter, de Salut les Copains....

- Donc, votre expérience dans cette école vous a laissé un goût mitigé avec certains professeurs qui avaient pourtant eu l'occasion de vous titiller l'esprit.

- Cette école-là, la grande, m'a donné quelques fils à retordre en fonction de mon manque de préparation et de ma candeur. C'est certain. Plus question d'avoir un titulaire qui me suit et qui connaisse tous les éléments avec mes faiblesses et mes points forts. Je vous expliquerai la suite dans un autre chapitre.0.jpg

En parallèle, en dehors de la classe, je me suis retrouvé aussi entre chiens et chats, entre grandes gueules et gros bras. Rien de nouveau, toutes les écoles connaissent ce genre de caïds. Les plus huppées ne sont pas les moins dangereuses. Les différences de classes commençaient à poindre. Les clans se forment et éliminent ceux qui n'ont pas le goût de faire partie de la meute des réactifs à l'enseignement. Je gardais des envies d'apprendre et je n'étais pas tenté par l'aventure. Cette aparté me créa très vite quelques ennuis. Aujourd'hui, avec les problèmes de drogues que l'on connait autour des écoles, je ne serais peut-être pas allé plus loin. Mais reprenons le fil.

- Oui, et le fil virerait au rouge dans cette école?

- A la fin du circuit des primaires, j'avais subi une fameuse chute, pour me retrouver au sol avec les dents cassées. Je vous passe des détails financiers et autres. L'esthétique et l'intégrité physique avaient été touchées. Les réparations dentaires se poursuivirent et eurent des suites inattendues. Des produits odorants dans la bouche donnèrent, chez ses condisciples, l'envie et une raison de me repousser. Vous savez, ces produits dentaires ne font pas que désinfecter, ils infectent aussi par l'odeur. J'étais devenu le "pestiféré" tout désigné. Le surnom d'un animal choisi pour la circonstance ne faisait pas dans le détail, ni dans l'espoir d'une mauvaise interprétation. "Putois, t'as encore oublié ta leçon?".

Ce surnom me colla à la peau quelques temps. J'ai dû en assumer les "dégâts collatéraux". Sans naturel à me battre pour défendre mon intégrité morale, je sortais, à chaque fois, d'une ambiance sulfureuse, un peu moins fier, retranché derrière ma solitude, ma lâcheté, pourrait-on penser. Mais, me battre physiquement n'avait pas  l'heur de plaire par mes deux éducatrices dans le "Home, sweet home". Un essai de défense contre les adversaires, fut très sérieusement réprimé et sanctionné. Une période de solitude, de désert de bonnes relations suivies, s'installa. Il me fallait pourtant parler à quelqu'un. J'ai inventé un double de moi-même par l'esprit. Un frère inexistant, remplacé par un fantôme virtuel, plus fort que moi et qui allait me comprendre, me corriger, me défendre, parfois en accord, parfois complètement opposé à moi-même. Voilà ce qui allait faire l'affaire. Lui, au moins, allait m'aider à supporter certaines de mes angoisses et à surmonter mes crises internes.

- Votre subconscient?

- Schizophrénie, dirait-on, peut-être avec un mot savant? Non, en réalité, plutôt une conscience, une réaction judicieuse aux contacts et aux réactions des autres pour contrecarrer mon état impulsif trop marqué et qui aurait pu dégénérer sans cela. Je n'étais pas du genre mazo. Je ne le serai jamais, d'ailleurs. J'étais timide, j'avais toujours une peur viscérale mais je me suis soigné progressivement. Mais n'anticipons pas...

Ce sera « Où je fais le procès des mots composants les phrases terminales mais où, par la force des choses, je me comporte comme un débutant », comme fermerait la conversation, Bouvard avec, probablement, une idée derrière la tête.


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12/12/2011

10 - Les "Golden Sixties"

« L'amitié totale est universelle. Et seule l'amitié universelle peut être une amitié totale. Tout lien particulier manque de profondeur, s'il n'est ouvert à l'amitié universelle. », Jean Guitton

0.jpg- Reprenons notre conversation, si vous le voulez bien. Vous semblez avoir été malmené dans votre jeunesse. Vous n'êtes pas devenu misanthrope ou misogyne tout de même?

- Mon double ne me l'aurait pas permis (sourire). J'étais ouvert à tout. Au contraire. Non, il y pas eu des rencontres intéressantes, quelques amitiés avec des condisciples. La cassure entre les primaires et les secondaires a seulement été plus forte que prévue. Une déception en a suivi. Ce qui a entraîné, je dois l'avouer, une méfiance progressive. De bons moments, aussi. Mon anniversaire, par exemple, avait pris un aspect de rituel dans la famille, dès mon plus jeune âge. Un rite avec les mêmes acteurs, les plus proches de la famille. Les mêmes plats revenaient tous les ans. Aucun problème pour m'en rappeler: plat froids variés, vol-au-vent, un grand melon rempli de fruits au kirsch et un gâteau éclairé en dernière minute de bougies qui s'additionnaient une à une avec les années.

- Rien de particulièrement riche.

- Mais suffisamment joyeux pour marquer la différence avec le quotidien. Un retour en arrière? Pour parler de Saint Nicolas et le Père Noël qui venaient à leur tour. Ils furent les bienvenus très longtemps avec des cadeaux très peu onéreux dont je ne cherchais pas vraiment l'origine. Ces "saintes personnes" ne pouvaient pas distribuer de grands cadeaux à tout le monde. La cheminée était bien trop petite pour cela. Alors, quand on disait qu'il fallait nourrir l'âne de ces visiteurs, je ne me le faisais pas rappeler la tâche. Le poêle à charbon fit office de cheminée de réception des offrandes. Cette croyance resta ancrée très longtemps dans les habitudes. Un bon coup de ma grand mère qui avait pu faire disparaître les offrandes dans un temps record. Les mieux avertis de la vérité ne m'imposèrent pas une autre vérité pendant une plus longue période d'enfance que de coutume.

- Amusant, ce retour en arrière. Mais vous aviez des envies d'adolescents?

- Mon envie se résumait dans le but à atteindre, pas dans la méthode et les moyens et je devais m'en contenter. Ils remplaçaient tellement de choses. Je devais me tromper, mais je ne trouvais rien d'autre.

- Et à l'école?

- A la fin des primaires, un véritable ami, inséparable. Un frère n'aurait pas été différent. Nous étions toujours ensemble. Le monde était à nous. Il était français. Les confidences faisaient partie de nos conversations. Puis, cet ami s'est évaporé comme il était venu, retour dans son pays d'origine ou plus simplement, changement d'orientation. Je n'en ai plus le souvenir. 

- Et à la grande école?0.jpg

- Bien plus tard, le groupe théâtral, dont j'ai parlé, entre garçons et filles, sous le nom des «Argonautes» s'était formé avec quelques uns d'entre nous. Très bonne initiative. Le théâtre demande un esprit d'équipe et quelques facilités du côté mémoire. Allait-elle me faire capoter? Je reçu des rôles de deuxièmes couteaux qui me permettaient de prononcer les quelques paroles du script. L'importance n'était pas dans les rôles mais dans les liens créés entre les acteurs et elle fut bonne. Le théâtre ne m'était pas destiné. J'avais déjà assez à assumer mon propre rôle. Il y eu un drame à mentionner. Un des jeunes de la troupe décéda de manière foudroyante, dans son sommeil, ce qui accentua les liens entre les autres. Une fin d'année fut l'occasion d'une manifestation de nos modestes exploits théâtraux.

- Et en dehors de l'école?

- Rien ou presque. Un été, je me trouvais en colonie de vacances à la mer, sur la côte. Une idée de ma mère, peut-être. J'aurais pu entonner la chanson de Pierre Perret "Les jolies colonies de vacances". Cet été-là, le temps des sorties au grand air fut raccourci suite à une météo des plus maussades. Je me morfondais, entassé dans un grand garage comme seul endroit de récréations. Des rencontres mal agencées. J'ai dû m'exprimer dans une lettre qui racontait trop intensément cette claustrophobie mais qui dépassait ma pensée suite à une mauvaise compréhension de la situation. Ma grand-mère choisit ce moment pour venir me rechercher avant le terme échu du mois. Ma mère n'était pas présente. L'occasion d’ouvertures avec d'autres fut ratée.

- Les jolies colonies de vacances... (chantonnée par la médiatrice)

- Une autre fois, les colonies de vacances, je les fréquentai, bien plus tard, de l'autre côté de la barrière en tant que moniteur. Dans l'adolescence, en phase terminale, je connaissais ce que pouvait éprouver un jeune écarté de ses parents. Je m'étais attelé à la tâche avec beaucoup de présence sur le terrain et avec une volonté de l'assumer avec conscience. Je dois dire, sans fausse modestie, que les gosses m'aimaient beaucoup. J'étais très sollicité. Je me souviens, cela m'a beaucoup plu cette rencontre avec les plus jeunes que moi et, ainsi, casser cette distance entre les générations.

- Vous aimez être en groupe?  

- Aujourd'hui, il m'arrive de regretter de ne pas avoir fait partie des scouts, de ces ensembles de jeunes qui apprennent à vivre ensemble. Cela m'aurait probablement été utile. Mais je ne suis pas sûr que j'aurais pris mon pied dans l'aventure.

- Des expériences particulières?

- Mon instruction en tout, était devenue une obligation de réussir coûte que coûte. Prouver que seul, on pouvait y arriver. Dans ces cas-là, la solitude devient un havre de paix et de certitudes. Comme je l'écrivais dans un article, c'était Gilbert Bécaud qui avait une chanson sur le sujet dont j'étais fan à cette époque. J'avais mes lectures qui m'accompagnaient dans ces solitudes. La bibliothèque municipale a reçu souvent mes visites. Très conservateur, ce qui servait de bibliothèque de la maison, se révéla, très vite, trop exiguë. L'envie de lire avait réveillé un environnement, loin des compétitions pour accompagner mes rêves.

- Avez-vous des exemples de vos lectures?

- Un livre qui m'avait intéressé "Vipère au poing" d'Hervé Bazin. Aucune ressemblance avec ce que je ressentais. Donc, je devais être dans le bon. Rien que du pratique, mais pas de livres sur la philosophie ou sur des sujets trop fumeux. Avant le passage à l'étape suivante, un examen de maturité non obligatoire permettait d'espérer d'entrer dans l'étape suivante, à l'étage du dessus. La chimie semblait être une bonne opportunité et correspondre à mon affinité pour les sciences. Ce qui tournait autour de la matière, du nucléaire me passionnait.

- Donc, vous êtes entré à l'université. 

- Oui. L'université m'a donné déjà quelques échantillons de plus qui prouvaient que la compétition est de mise. Le baptême fut pour moi, une cure de résistance contre moi-même et les autres. Je n'ai pas été tondu parce que j'ai osé attrapé le pendentif supplémentaire attaché entre les jambes d'un adversaire, qui n'a pas été assez leste pour moi (rires). Passer le cap, au plus vite et puis ne plus y penser. La méthode d'enseignement avait complètement changé. Le rythme aussi. 

- Cela s'arrangeait-il enfin?

- Oui, enfin presque. Quoique le fossé se creusait entre ce que je pensais et les réalités sur le terrain de l'action. Ma solitude en prenait pour son compte tout en m'ayant aguerri avec un caractère devenu opiniâtre. Mon double était de plus en plus sollicité, alors que mon simple ne trouvait plus ses repères de base. Plus de relevés des présences dans les auditoires. Une liberté qu'il fallait contrôler sous peine de se voir distancé très vite. La sanction toujours en finale sans examens intermédiaires.

- Et après?

0.jpg- Après, ce fut le service militaire obligatoire. Puisque le pays avait besoin de moi, il fallait me prendre comme j'étais. Ce fut dans l'artillerie que je me retrouvai. J'étais tombé, heureusement, dans le haut du panier en tant que soldat. Je ne voulais pas de galons sur mon épaulette. La mission se résumait à contrôler la précision de tir des bataillons. J'ai pu, ainsi, approfondir la connaissance de la topographie. Aller sur des points pour en calculer les positions de manière précise, se balader en pleine nature avec du matériel très coûteux à bord d'une jeep, en petites équipes autonomes. 

- Et vous avez aimé.

- Je dois avouer, c'était le pied. Tiens une expression qui n'existait pas alors (sourires). Des manœuvres qui aboutissaient à proximité du Rideau de fer, une permission dans la ville de Hambourg et la Reperbahn, le quartier chaud, le "red light district".... Tout cela pouvait faire évoluer un jeune homme en formation qui n'en avait pas vu que très peu de ressources. Le reste dans cette vie de militaires fut tout autant utile. Éplucher les patates, nettoyer les couloirs et organiser son lit, la discipline. Des opérations complètement inconnues jusque là. Des expériences qu'un jeune, aujourd'hui, ne connaîtra plus vu l'abandon du service des miliciens. Dans ma chambrée en Allemagne, il y en avait des grosses têtes du côté "études". Un artiste en dessin, aussi. Même s'il dessinait toujours les mêmes châteaux à l'encre de chine avec obsession, personne n'aurait osé lui en faire le reproche. Il avait ses propres rêves.

Un jour, un garde-chiourme, un sergent, avec 3 lattes sur l'épaule, posa une question à un de nous, futur expert comptable qui a dû arrivé à des postes de directions bien plus tard: "Vous n'êtes pas totalement idiot, tout de même?". Je ne sais si j'en ai ri ouvertement ou dans le fond de moi, tellement cela semblait insolite.

Nous nous trouvions "Où il est question que je même des douaniers, des Gretchen et des petits chefs", comme l'imaginait Bouvard.

- Etes-vous resté dans l'ombre?  

- Pas mazo pour contredire le gradé. La tête de pipe ne serait pas moi.  Après le terme, tous les membres s'étaient donnés le mot: se retrouver le 11 novembre à 11 heures de chaque année. Cela fut le cas pendant deux ans de suite et puis plus rien. Cela s'est éteint car chacun s'était marié et les affaires de l'armée n'intéressaient pas nécessairement les conjoints. C'est aussi alors que j'ai connu mon épouse. L'armée initiait l'indicible monde par quelques conneries où tous les chats sont gris . Le gris, la couleur de référence en photographie et dans d'autres circonstances. Les autres couleurs, il faut toujours en rechercher les "compatibilités" et se résoudre à rencontrer les couleurs complémentaires. 

J'hésite encore de dire laquelle, je préférais (rires).

- Vous étiez devenu un homme.

- Oui, j'avais, définitivement, quitté l'époque des éléphants roses. Quand la vie active fut venue, j'ai changé de registre. J'avais compris que rien ne se résout dans la solitude et qu'un travail d'équipe était toujours à la base de tous progrès même si les faux amis sont légions. Nous sommes dans un monde où l'intérêt prime sur l'amitié. Un monde dans lequel les conseilleurs ne sont jamais les payeurs. Mais, rassurez-vous, il n'était plus écrit "pigeon" sur mon front. (Sourires).

- Vous appris le pseudonyme d'enfoiré.

- Avec humour et volonté. L'humour a pris progressivement la relève devant des situations qui ne le justifient pas nécessairement. L'envie de rire, je connaissais bien. L'humour devenait une arme de la dissuasion et peut-être, pour certains, une arme de destruction massive. Si je suis resté un solitaire par plaisir, il ne faut pas croire que je suis un ermite. (rires)

- Qu'aimez-vous dans la solitude?

- La solitude permet tellement de passer aux choses profondes, aux choses vraies. On y prend le temps à son propre rythme. Se retrancher du monde permet de réfléchir. J'aime le hasard en tout. Je n'aime pas forcer le destin. J'aime marcher, jogger, seul et engager une parlotte dans la rue ou dans l’ascenseur. Il vous sera difficile de me trouver dans une compétition d'une discipline sportive. J'ai appris à me mesurer avec moi-même et je trouve cela bien suffisant. Il n'y a aucun caractère asocial, seulement un peu de précautions et de volontés d'autonomie. Les regards dans les rencontres furtives ne s'éternisent jamais. Ils font des vaguelettes, suivies de vagues plus fortes, mais sans jamais devenir des tempêtes.

- Une dernière question pour cette fois et pour me faire plaisir. Pourriez-vous donner quelques souvenirs rapides de cette époque, des années 60, de ce qu'on a appelé les Golden sixties?

- Vu votre âge, ce fut une époque totalement différente de la vôtre. A des années-lumières, devrais-je dire. En plein rayonnement économique et culturel. Une époque très fleur bleue. Pas d'"hacktivistes d'Anonymous" menaçants.

Au cinéma, ce furent la saga des Sissi, la Mélodie du bonheur, Brigitte Bardot et j'en passe. Vous vous rendez compte, Romy Schneider devenait la Reine malgré elle, à la cour autrichienne. Walt Disney faisait vibrer avec des histoires d'un autre temps. Toute une époque, bien rose, en définitive. La guerre des boutons vient d'avoir deux remakes qui se sont fait concurrence. Ce furent des golden sixties sans télévision, sans voiture, sans téléphone. Le cinéma constituait toutes les distractions et on s'y retrouvait tous les week-end après l'église pour certains. Le prix des places tournait autour de 0,50 euros, prix dépendant de la position par rapport à l'écran en partant des fauteuils, jusqu'aux corbeilles et aux balcons.

- Une anecdote amusante?

- Pour diminuer les frais, un subterfuge de ma grand-mère pour donner plus pour moins cher. Coller avec le nez sur la toile se payait bien moins cher qu'avec les places du recul du fond de la salle. Elle était amie avec une ouvreuse qui, grâce à son aide, dans la pénombre, nous envoyait dans les meilleures places, à l'arrière de la salle, avec le prix payé au minimum. Dans le noir, tous les chats sont gris, disais-je. Les tickets de couleur différentes l'étaient aussi. Époque pendant laquelle, il n'était pas obligatoire de respecter les heures des séances. Ce qui permettait de voir la fin du film et de le revoir en entier ensuite, une deuxième fois.

Pas de télévision, disais-je. Quelques privilégiés se payaient la petite lucarne avec un écran très bombé. Nous étions bien loin d'en acquérir un. Raison invoquée, "il ne faut pas distraire les études du gamin".

Époque où la radio était reine, années d'Age tendre et les têtes de bois, de Salut les copains, du périodique Pilote, de Tintin... de jeux comme le hulla hop, les scoubidous, le yoyo. Une idole pour moi, Gilbert Bécaud dont certaines chansons, "Dimanche à Orly" correspondaient à quelques uns de mes rêves. Cela ne voulait pas dire qu'il ne ressentait pas un changement qui arrivait. Elvis Presley, les Beatles, aussi... Plus tard, Daniel Guichard, de la même génération. Pas de chômage. une croissance de 7% et j'en passe...

"Pour une amourette" qui passait par là, comme Leny Escudero le chantait, on aurait pu faire des détours. Amourettes souvent très platoniques et sans lendemain. Les paroles expriment bien l'esprit de l'époque.


Pour une amourette
Qui passait par là
J’ai perdu la tête
Et puis me voilà
Pour une amourette
Qui se posait là
Pour une amourette
Qui tendait les bras
Pour une amourette
Qui me disait viens
J’ai cru qu’une fête
Danse et tend les mains
Pour une amourette
Qui faisait du bonheur
J’ai fui la planète
Pour la suivre ailleurs
Alors je me suis dit
T’es au bout du chemin
Tu peux t’arrêter là
Te reposer enfin
Et lorsque l’amour
S’est noyé dans ses yeux
J’ai cru que je venais
D’inventer le ciel bleu
Pour une amourette
Qui m’avait souri
Je me suis fait honnête
J’ai changé ma vie
Pour une amourette
Qui croyait m’aimer
Pour une amourette
L’amour éternel
Dure le temps d’une fête
Le temps d’un soleil
Et mon amourette
Qui était trop jolie
Vers d’autres conquêtes
Bientôt repartit
Le premier adieu
A gardé son secret
Elle emportait l’amour
Me laissant les regrets
Même le dieu Printemps
Au loin refleurissait
Et tout contre mon cœur
Déjà il me disait:
Une petite amourette
Faut la prendre comme ça
Un jour, deux peut-être
Longtemps quelquefois
Va sécher tes larmes
A un nouvel amour
De jeter déjà
Les peines d’un jour
Une petite amourette
Un jour reviendra
Te tourner la tête
Te tendre les bras
Chanter la romance
Ou le rêve joli
Mais je sais d’avance
Que tu diras oui
Alors les amours
Pour toi refleuriront
Tu aimeras encore
A la belle saison
Une petite Amourette
Jamais trop jolie
Quand on sait d’avance
Ce que dure la vie.

 

Les garçons à l'Athénée, les filles au Lycée. Les boums de l'époque complétèrent les approches qui s'imposaient à un jeune mâle en formation quand sa sève montait. Nous étions dans un camp et pas dans l'autre. Rien que de timides flirts et rien dans la longueur. Personnellement, je laissais les conquêtes à ceux qui en avaient les envies inscrites dans leurs gènes. Une jeune fille, une certaine Viviane, que je rencontrais, avec qui je souriais, avec qui je n'ai échangé que quelques mots, mais cela s'arrêtait là. Je n'étais peut-être alors que spectateur en attente d'un flash. Cela ne s'accordait pas temporairement, voilà tout. Avant d'y aller aux boums, mon double m'avait prévenu: "Cela ne marchera pas. Fais gaffe.". C'est parfois embarrassant d'avoir un prédicateur comme double.0.jpg

Puis, il y eut cette fameuse année 68, année de révolutions culturelles, comme ce le fut dans les pays arabes cette année... Une comparaison que j'ai tentée de faire à l'occasion du 40ème anniversaire. Le slogan de l'époque "Interdit d'interdire". Tout un programme. Qu'en est-il resté réellement? Année de tous les dangers, aussi. L'assassinat de Martin Luther King, le Printemps de Prague, la guerre froide, celle du Vietnam avec comme contre-pouvoir de résistance, les hippies et les fleurs dans les dents ... L'année suivante, on posait le pied sur la lune, le Concorde montait pour la première fois dans le ciel... La révolution culturelle de 68, les violences françaises n'ont pas été aussi virulentes chez nous, mais le reste est encore en mémoire et en application. Des problèmes communautaires avaient pris le dessus avec le "Walen buiten". Des années folles pendant lesquelles tout semblait possible. Je dis "semblait"... car c'est en 1960 que la loi unique, baptisée "loi inique" commençait la période d'austérité sans en donner le nom, avec l'augmentation des impôts, la réduction des crédits... Le Congo n'était plus belge: Vous voyez tout est un éternel recommencement, mais on l'oublie très vite. C'est peut-être une chance.

Ai-je répondu à votre question? Vous ai-je fait plaisir?  

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