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01/01/2012

05 - Les racines et leurs hiérarchies

« Chez ces gens-là... D'abord, il y a l'aîné... » (Jacques Brel)

0.jpgAvant d'aller plus loin, remontons le fil du temps.

Une façon de passer en revue les boutons et les fleurs qui ont généré le fruit au bout de l'arbre. Du côté maternel, du moins, de l'autre, cela resterait trop vague.

Pas de procès de situation, ni d'intention. De simples constatations avec le recul du temps.

Une arrière-grand-mère, une matriarche vivait encore quand ce bébé, Guy, se mit dans la file en bout de course. Le dernier mari de cette matriarche n'était que le «suivant» d'un autre épisode plus lointain, perdu dans les mémoires.

Tous deux avaient pris la piste aux étoiles. Le premier mari n'avait fait que passer, emporté par la maladie. Le suivant ne fût pas plus persévérant dans la durée. En ce temps-là, pour survivre, une femme ne tardait pas pour combler le trou d'un absent. Avec une famille nombreuse, il fallait assumer en répartissant la charge.

Plus personne pour en conter les détails. Seulement quelques bribes de révélations sont passés à la postérité. Avoir un arrière-parent à cette époque était relativement rare. L'âge limite était bien plus bas.

En comptant les années, le départ, la naissance de cette matriarche nous mène en janvier 1867. Cette matriarche aurait pu probablement écrire une biographie bien plus longue que celle-ci. Mais écrire à cette époque, n'était réservé qu'à des privilégiés. Elle décéda à 92 ans. Se rappeler d'elle ne fut aucune difficulté.

Des cheveux blancs très touffus, ébouriffés entouraient un visage qui exprimait le calme et la gentillesse sur lequel s'étirait un sourire figé. Aveugle, à la fin de sa vie, elle ne quittait plus le fauteuil dans la maison d'un de ses fils. En ce temps-là, on ne parlait pas trop de home pour vieillards ou de maison de repos. Des hospices, peut-être, mais ils n'avaient ni bonne allure, ni bonne presse et les familles les évitaient en se partageant la tâche parmi ses nombreux membres. Les uns hébergeaient et les autres en visite apportaient la participation aux frais.0.jpg

Huit bouches à nourrir, une famille comme une autre pour l'époque, entre le marteau et l'enclume, à assurer la postérité par la quantité dans l'espérance d'un peu de qualité par après. La génération suivante avait manifestement une certaine admiration pour la "vieille" devenue, à l'unanimité, la « bobonne » de chacun.

Sage, elle avait assumé une philosophie de lignée par l'habitude de l'obscurité. Autour de la grande table familiale, deux filles du premier mariage avaient un nom différent des autres.  Quatre autres filles et deux garçons qui se bousculaient avec des âges en bataille. Tout cela, à y réfléchir, ne devait pas se "digérer" aussi facilement.

Imaginons un scénario par des suspicions des caractères en présence. Au départ, tout est en commun, mais, bien vite, les caractères s'affirment, ne se partagent plus les mêmes espaces et les mêmes envies. La formation intellectuelle très limitée des deux garçons, ne pouvait égaler les envies d'élévation du niveau social des six autres filles. Les études étaient réservées à d'autres classes. Donc, il fallait sérialiser et trier.

Pour les garçons, il s'agissait réserver un avenir meilleur pour la génération suivante et se contenter d'en rêver dans de bons mariages, pour les filles. Ce rêve par une alliance maritale, se concrétisa pour la cadette, Caroline, qui éleva ainsi son niveau intellectuel et financier. 

Mais, comme maîtresse de musique, la matriarche avait gardé les notes de la symphonie en « ut » majeur avec la baguette en main. Les tâches distribuées se faisaient en dégradé pour suivre le droit d'aînesse avec une force de persuasion sur une échelle d'intelligences à plusieurs échelons.

Les matamores féminines s'installèrent et imposèrent, en douce, leur emprise. Les forces étaient quadrillées dans des mains féminines avec un féminisme avant l'heure. Les deux frères n'avaient pas le poids ni la préséance due au sexe. 

Deux d'entre elles vont alimenter plus particulièrement cette chronique. Les plus charismatiques, probablement. L'une d'elle, Julie, arrivée en deuxième place, était la grand-mère du bébé, Guy, de l'histoire. L'autre, Caroline était ce qu'on appellerait la "grande tante" par convention. Huit ans entre chacune d'elles. Le Ying et le Yang. Les autres filles n'étaient que des rôles de seconds couteaux.

0.jpgLe préfixe «arrière» n'avait pas cours. Cela aurait pu rendre les intéressées plus vieilles qu'elles ne voulaient être. Pour conforter leur statut, c'était se sécuriser par un mari prêt à accepter leurs revendications et suffisamment souple pour ne pas en laisser trop de désagréments conflictuels dans leur couple.

La première, la grand-mère de Guy, mériterait un chapitre à elle seule.

La suivante, bien que peu instruite, choisit, donc, l'"aristo" pour mari, reconnu  comme l'officiel intellectuel de la famille qui allait sur demande remplir les documents administratifs. Une photo prise dans l'environnement du couple suffit pour exprimer la recherche de prestige qui s'en dégageait. Un tableau prônait au mur avec un ancêtre encore plus ancien. Pas grand en taille, mais tellement grand en esprit, pour le mari, pouvait-on penser. Partiellement vrai. Celui qui portait la culotte n'était pas celui que l'on pouvait croire.

Les deux sœurs jouèrent, très vite, dans une compétition de Reines, avec des Rois consorts en arrière-plan ou, peut-être, était-ce des combats entre poules de la basse-cour. Tout était programmé sans titre de vainqueur après les batailles. 

L'amour s'étiole devant de seuls intérêts. Les caractères finissent toujours par s'aigrir dans ce jeu du "à qui perd, gagne". Les années passèrent parfois entre des rapprochements salvateurs mais restaient bien loin d'une grande famille sans arrière-pensées. Une famille éclatée dans une seule ville, mais à des adresses de communes qui ne justifiaient pas les rapprochements. Pas de grands rassemblements familiaux pour une fête de Noël, sans prendre de risques.

A cet âge vénérable, fière de sa grande famille, la «matriarche», vieille et aveugle, restait impassible dans son fauteuil. Elle comptait, probablement, en silence, les points sans intervenir avant de passer la main définitivement à la lignée suivante.

Fière, ma matriarche l'était, aussi, pour transmettre le petit cadeau au garçonnet réservé pour son anniversaire.

-Viens, ici, j'ai un petit cadeau pour toi, Guy, faisait-elle en tendant la main dans le vide.

-Merci, bobonne,  lui répondait-il.

Cela s'arrêtait là.

Lui ne cherchait pas l'origine du présent, il acceptait avec le sourire. Ce fut, pour une occasion exceptionnelle, une version de "La Terre" de Larousse. Cadeau dédicacé par le grand-oncle, René, le mari de la cadette.

- Pour ta communion solennelle, en souvenir de ta bonne-maman, le 26 avril 1959.

C'était tout ce qu'on peut trouvé comme dédicace.

Sur ce grand échiquier de la famille, la roque était la protection initiale. Le pat, la meilleure sortie.

«Un ami qui vous connaît depuis que vous avez quatre ans vous connaît vraiment, tandis que vos parents croient seulement vous connaître.», écrivait Mary Lawson

0.jpgPour le "gamin", comme "petit soldat", des grands-oncles, il y en a eu deux principaux. Le vrai, René, et un apparenté, Léon.

C'était à tel point qu'il avait difficile à les nommer ensemble. Chacun d'eux avait, pourtant, joué son propre rôle, très spécifique.

Le «savant» de la famille, l'expert comptable, très philosophe, l'avait épaulé dans les interstices de la vie scolaire. Le conseillant très rarement, le dirigeant de loin dans des choix de vie. Toujours prêt à écouter. 

Il subissait son épouse avec la fougue de quelqu'un qui se croit le maître à bord. De la mère du "gamin", Guy, il avait une phrase pour la décrire avec humour:

-"Tu sais ta mère n'a peut-être pas le sourire, mais elle a le sou rare".

Ce qui faisait naturellement sourire et qui disait beaucoup de vérités mais de là, à compenser l'un par l'autre, ce n'était pas garanti sur facture.

L'autre "oncle" fut celui d'«importation». Il avait un poste de secours pour sa grand-mère, Julie, quand il fallait un homme à la maison.

Dire qu'il était son second mari ne serait pas exact. S'il l'avait été un jour, ce ne l'était plus à l'époque où le "gamin" avait rejoint et l'avait vraiment connu. Il n'était plus là que pour combler un trou financier éventuel comme le ferait un pensionnaire. Hôte perpétuel, non providentiel, il pouvait combler les besoins sexuels très appauvris de la grand-mère. Sans succès, il était très souvent malheureux, devenu un autre Prince Consort ou qu'on sort à loisir.

Avec sa boule souriante, il n'en demandait pas trop. Un toit, un lit, une pitance et une serveuse pour remplir sa vie. Le corps n'avait plus le temps d'exulter. Un accord tacite dans un lit avec vue sur cour. Quand la satisfaction ne fut pas assouvie au niveau minimum, il passait à la case «boisson». Des disputes échauffent les veines mais pas les esprits. Bagarres avec les mêmes armes, les mêmes raisons, mais, avec des acteurs différents. Les retours titubants qui se succédèrent à un rythme soutenu pour créer une ambiance.

Pour Guy, il y avait deux "copains": lui et le vieux chien, un Loulou de Poméranie. 0.jpgTrès âgé, ce dernier, il ne voyait plus que des ombres, mais il ne perdait rien des «rencontres» et des échanges orageux.

Tout blanc, les oreilles bien dressées, au secours de sa cécité, ses aboiements n'étaient pas bien venus. Cela lui valait un petit coup de pied, adapté à l'importance de la colère de ses maîtres. Lui ne se posait pas trop de questions de savoir s'il faisait partie d'une famille. Intelligent, il le pensait instinctivement et accusait les coups avec des gémissements.

Son envie dans le regard, à lui, avait pourtant une moue bien plus expressive que sa vue déficiente.

0.jpgAvec Loulou, le "gamin" oubliait ainsi qu'il n'avait eu ni frères, ni sœurs, dans une sorte de romance qui n'arrive que dans les rêves.

La chanson de Maxime Le Forestier "Toi, mon frère" revient à l'esprit.

A chacun ses problèmes et ses solutions. Vu les âges importants atteints par les interlocuteurs, ceux-ci avaient eu le temps de s'attirer les meilleures.

A cette époque, pas vraiment de moments de repos pour les parents. Les vacances, ce furent des allés et retours à la mer par le train.

Un arrière-cousin qui est parti près de Montréal pour fonder sa propre famille Swenne, là-bas au Québec. Un départ précipité, suite à une autre histoire de famille.

Là-bas, ce fut d'abord l'exercice de sa profession dans un salon de coiffure suivant par un poste d'échevin dans la gestion de sa ville. 
En 1976, lors des JO de Montréal, ma mère a été les retrouver et il y a eu beaucoup de conversations par courriers successifs qui ne sont devenus qu'annuels pour souhaiter les vœux de nouvel an..
Dans les années 85-90, en tant que vacanciers, ils sont revenus en Belgique et nous avons eu beaucoup de contacts et retrouvailles.
En 1990, ma grand-mère décédait et les relations ont été rompues. Loin des yeux, loin du cœur, très certainement.

Naître en 1947, c'est faire partie du baby-boom. On signait par notre arrivée la paix retrouvée en attendant ce qu'on appellera plus tard, "les trente glorieuses". Si le bruit des bombes avait cessé, les tickets de rationnement étaient encore dans certains portefeuilles. 

La bicyclette était alors l'engin le plus utilisé pour se déplacer. A la maison, on allait dans la cave pour aller chercher le charbon pour réchauffer les appartements dans des maisons qui n'avaient pas l’ascenseur. Il fallait choisir parmi les biens de premières nécessités entre le sucre et les chaussures en cuir neuves. 

Le dimanche, c'était bricoler pour le père et la lessive de la semaine pour la mère. La radio et pas de télévision, bien entendu. 

La soupe au chocolat remplaçait la soupe au lait avec les bananes écrasées et du sucre.

Quand le pain prend des raideurs, c'est en pain perdu avec des œufs et du trempé dans le lait qu'il reprenait forme.

Le jambon blanc était le produit de luxe que l'on mouline avec le moulin-légumes qui a été acheté pour le persil. Une fois mélangé avec une purée de pommes de terre, cela faisait l'affaire.

L'hygiène, on verra plus tard. 

Les grands allaient souvent danser. Ce sont les trams ou le vélo qui menaient au bal populaire ou au bal improvisé dans un café de quartier.

Raymonde avait appris la sténodactylo et la sténographie méthode Meersman qu'elle utilisa jusqu'à sa mort. 

Pas beaucoup de voitures dans les rues. La première, bien plus tard, fut la magique DAF sans changement de vitesses pour Raymonde.  

A la suite de matriarcats successifs, sans machisme, on pourrait dire, aussi, qu'un ver ou, peut-être seulement, un pépin était déjà dans le fruit.

«Où il est question d'une famille dont les mamans portaient la barbe et les dames la moustache», comme le révélait Bouvard dans une autre vie.




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28/12/2011

06 - L'innocence aux mains vides

 "L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête.", Blaise Pascal

0.jpgLe couple était entré dans le moule de parents qui n'en connaissaient pas les règles. Un manque de passion de la mère, une ignorance du poids de la charge du père et des envies d'aller toujours ailleurs, devaient finir par se ressentir par ce "gosse" en formation, conçu par des amours mal ajustées aux réalités de la vie. 

Comme fils unique, il allait devoir trouver son chemin dans sa propre solitude, faire amende honorable, faire confiance aux grands et ne pas avoir des désirs démesurés ou trop personnels.

L'innocence s'était installée, incrustée chez ce "gosse". L'éveil se produisit avec plus de lenteur qu'on aurait pu l'espérer.

Né sous le signe de la Vierge, était-ce un présage à son innocence?

Une famille de matriarcats successifs, pourquoi en serait-il différent cette fois, alors qu'un garçon était arrivé pour briser une suite logique?

La mère se mit à reconstruire un rêve et ce garçon fut entouré de soins plus féminins.

Ainsi, il s'est vu «affublé» d'une mèche en boucle au-dessus de la tête pour mieux correspondre à l'idée. Des vêtements peut-être aussi plus roses que bleus complétaient le tableau mais les photos de l'époque, en noir et blanc, restent cachottières sur ces couleurs trop pastels pour sauver la situation.

Cette représentation plus féminine que masculine, le "gamin" ne semblait pas en tenir compte puisque le sourire se dessinait sans difficulté sur toutes ces photos. Tout était bon pour le dérider. Sentait-il d'instinct, qu'il pouvait y trouver un avantage? Ce n'était pas la mèche qui allait troubler ses envies plus intimes.

Le «teddy» en pluche, les petites voitures, le petit pistolet en plastique auraient eu plus l'art d'attirer son intérêt. Parfois, ils lui furent offerts. Un cadeau de la tantine, Caroline, qui n'avait pas eu d'enfant, un gros camion en plastique qui donnait du muscle à ce mini camionneur en fabrication...

La mère, passa progressivement du rejet à l'attendrissement vis-à-vis d'une poupée, en ressentant la succession de sa propre image, de ses rêves intimes de sa propre jeunesse. Pas de complexe d’œdipe entre une mère et un fils. Non, sinon à l'envers.

Le père entrait et sortait. Il continuait à partager son temps avec ses copains. Les heurts, les engueulades dans le couple commencèrent à se succéder dans cet ensemble hétéroclite de conceptions différentes de ce qu'est un couple.

Qu'est-ce qui avait attiré cette mère et ce mari? Lui, plus petit d'une demi-tête qu'elle, elle qui pouvait avoir fait tourner plusieurs têtes d'hommes? Une énigme non résolue, restée comme un "accident" de parcours.

0.jpgEn dehors de ces moments de répliques orageuses, on raclait les fonds de tiroirs de l'incompréhension en silence. Les pleurs du gosse ravivaient encore plus les éclairs dans le ciel.

Spectateur, Guy regardait sans comprendre les rounds de la force des "grands".

 "Il faut faire attention aux mots, car souvent ils peuvent devenir des cages.", disait Vola Spolin.

Il y a pourtant une véritable cage de perdition, même si les mots ne s'y prêtent pas. 

Après le berceau, les premières années du gosse se déroulèrent à l’abri de barreaux d'un "parc". Ce n'était pas un jardin, plutôt un entrepôt de jouets, de poupées, avec, au milieu, un ourson en peluche, le préféré, qui ne le quittait jamais.

Un parc ou une cage? L'escalader pour s'en évader quelquefois et vite retomber au fond, sur les fesses et l'envie en était passée en pleurant un peu plus que d'habitude. Au fond, il ne s'en plaignait pas trop d'avoir son "privé", même restreint. Il avait des avantages et quelques charmes. Cette aire personnelle était devenu le premier refuge à sa solitude.

Les grands bébés n'avaient pas trop droit au chapitre par les parents même s'ils se trouvaient en plein milieu de la pièce centrale.

Il avait compris que ce refuge, tout en y jouant un rôle de surveillant, restait sans risque par rapport à l'extérieur.

L'avantage du «parc», c'était l'endroit où les choses se construisaient ou se détruisaient.0.jpg

Protégé, le gosse ne risquait rien dans l'enclos en observateur des étapes. 

Au dessus de la tête, cette boucle de cheveux, finement tournée, lui gênait plus. Il ne savait pas pourquoi, il l'aplatissait instinctivement. Lors de chaque bain, cette boucle reprenait sa forme en boucle. Pas moyen de lui donner son coup de grâce et lui rendre plus de platitude.

Après, faire cogner sur les barreaux de son parc avec force et ça passait. Les jouets, indifférents à leur fonction propre, rebondissaient imperturbablement sur les bords de son chez soi.

La journée, la boutique de bijoux de fantaisie occupait le temps de sa mère. Le diplôme de sténodactylo ne servait pas encore.

Le soir, elle vaquait à ses occupations de ménagère et préparait le repas. Les assiettes avaient été déposées sur la table. La table devait être prête pour l'hôte masculin de ces lieux.

Quand la porte d'entrée claquait trop fort, c'est que l'attitude que prenait le père, n'avait plus à observer qu'un équilibre laborieux. Cela n'étonnait plus personne. Les haussements de voix suivirent toujours crescendo.

Le gosse hésitait, partagé entre continuer à jouer dans le parc ou à tendre l'oreille pour essayer de suivre les événements. Un bris de quelque chose qui tombe sur la sol et pleurer pour calmer le jeu, voilà la technique à prendre pour calmer les ardeurs des grands. 

Comme si la mère tenait à être prise à témoin de cet événement, de cette dispute, le gosse se retrouvait dans les bras de sa mère comme une protection dérisoire, comme un bouclier entre le père et la mère. Cette soudaine affection attentive ne le rassurait pas tout à fait, mais c'était déjà gagné, on s'occupait de lui.

- Tu m'emmerdes. Je ne pouvais tout de même pas quitter un ami d'enfance, dit le père comme pour expliquer son état.

- Pourquoi ne l'as-tu pas emmené chez nous?

Pas de réponse.

Un jour, pourtant, celui-ci se retrouva dans un état assez désastreux. La mauvaise humeur de la mère, à la vue du résultat, confirmait qu'il avait dépassé certaines bornes. Il ne connaissait pas encore le goût du chocolat mais il en avait l'ersatz en bouche. Appréciait-il le goût plus que la couleur ou l'odeur?

Il fallut dès lors lui faire quitter les lieux pour le nettoyage. Gratifié d'un nouveau bain complet de plus que celui qui normalement faisait partie du vendredi.

Chance ou torture? Il devait trouvé cela plutôt agréable, en définitive.

Prémonition de ce que la vie réserverait? Pas de doute, le chocolat restera bien plus fondant en bouche et pour effacer ce goût méritera une attention particulière. 

La journée était passée un peu plus rapidement et il s'endormit dans le petit lit qui jouxtait son parc.

Vu la fessée, son pragmatisme inné devait exclure la réédition de l'événement. Du chocolat pur et dur, à l'avenir, devait avoir plus d'attraits, plus harmonieux et aphrodisiaques. L'envie du sucre, la mère avait dû le lui passer au travers de quelques gènes.

Un jour, ce fut la visite d'une amie de la mère. Elle avait deux fillettes du même âge.

Ce ne fut pas un conte de Noël, mais cela aurait pu l'être. 

Pour Guy, ce fut une découverte, une rencontre du "deuxième type". Bien entendu, le sexe ne l'avait titillé pour lui-même, mais il n'en distinguait pas encore les signes distinctifs.

A trois dans un espace plus réduit de la cage, les jeux commencèrent à la recherche des jeux inconnus des autres. Tout se déroulait dans une entente cordiale sous les sourires et rires des grands. A un moment imprécis, non prémédité, le "gosse" se mit à mordre la fesse gauche d'une des fillettes. 

Mordue, la fillette commença à crier, à chialer, à n'en plus finir.

Pas d'esprit cannibale, du tout, même pas un problème de sexualité précoce. Simplement, peut-être, trop content de faire plus ample connaissance avec cette rencontre fortuite par tous les sens disponibles.

La correction fut exemplaire. La mère des deux donzelles avait perdu le sourire dans la bataille. La bonne ambiance était perdue. La mère du gamin avait perdu le prestige qui aurait été conservé par quelques conseils de bienséance.

Les apparences sont trompeuses et parfois, diablement éclairantes dans la marche à suivre!

Histoire qui fut racontée avec humour dont le sourire, avec le recul, se perd toujours un peu dans les brumes de la réflexion.

Oui, au sujet de ses semblables, les conseils lui manquaient à ce gamin.

Les questions sexuelles n'étaient pas à l'ordre du jour ni à celui du lendemain.

Pas de partage de jeux.  Des parents qui rêvaient un peu trop ailleurs pour compléter le tableau.

Autre jour, autre sortie. Une kermesse dans le quartier. Un carrousel avec les chevaux qui montaient et descendaient. La musique lui plaisait, au gamin. Installé sur le cheval de bois, beaucoup de monde déambulait devant lui et ses yeux n'avaient de cesse de virer dans tous les sens. Quel événement ! Des chevaux de bois aux dents bien découvertes, aux couleurs étincelantes sous le soleil.

La cloche sonna et c'était parti, le moulin commençait à tourner et les chevaux de monter et de descendre. Belle occasion pour pouvoir s'éclater. Fier comme Artaban, les jambes en folie, il secouait ce cheval qui s'obstinait à ne pas bouger, qui ne donnait aucun signe de contentement mutuel ou de rejet à son contact.

- Tiens toi bien droit et sert bien le cheval, criait la mère.

Pour le tenir, il le tenait. Personne n'aurait pu le faire sortir de son rêve. Pourtant, à un moment donné, celui qui semblait mener le moulin, commença à faire descendre un ballon avec une floche à son bout.

Quel impudence! Comment pouvait-il casser son rêve et l'importuner de la sorte? L'impudent, il ne l'aura pas, le gosse repoussa cette gêneuse à chaque passage de la main. En plus, le "salaud" insistait à chaque passage à lui passer cette putain de floche de plus en plus près de son visage.

Enfin, un autre enfant la saisit. Sauvé. Il put souffler, enfin, et continuer, en paix, son aventure. Après un temps qui parut trop court, tout s'arrêta. Il devait descendre de ce cheval qui ne bougeait plus. Une envie de pleurer lui prit, alors que celui qui tenait fièrement la floche se préparait à un deuxième tour.

- Mais pourquoi n'as-tu pas tiré la floche? Tu aurais pu gagner ton second tour, disait la mère, déçue.

Les autres parents autour du moulin riaient de l'innocence en suivant le manège.

Cette floche du diable avait une raison d'être mais elle était tombée hors contexte. Il fronça les sourcils, l'air le plus intelligent possible. Une remontrance dont il ne se sentait pas responsable. 

Le lendemain, il aurait plutôt sauté sur le cheval que de la laisser passer cette floche, sans réaction. Le "meneur de moulin" recommença le manège avec la floche. Cette fois, elle fut capturée avec fougue.

La candeur avait besoin de plus d'attention pour trouver réponse.

Oublier les gêneurs et les aventures perdues avec cette énième leçon de vie.

La grande-tante, Caroline, qui n'était pas grande en taille, aussi, avait quelques prétentions dans ce jeu de quilles mal organisées en groupe familial. Celle-ci n'avait pas eu d'enfants et voyait une occasion d'occuper une place plus grande dans le cœur de sa petite nièce et du bébé qui suivait. Meubler son temps de femme de ménage et passer au "babysitting" avait tout l'art de lui plaire et lui remplir des moments de solitude en attendant le retour du grand-oncle.

Une autre compétition naissait, dès lors, en arrière plan. Sourde et conflictuelle pour celui qui en regarderait le cheminement en séquence. Dans l'ombre, les deux sœurs avaient, toutes deux, un caractère bien trempé où les hommes avaient plutôt le deuxième rôle. Elles s'étaient jurés de prendre un morceau du "gâteau". La crème fraîche, elles étaient prêtes à la faire monter. 

Caroline, comme second fusil, y gagna des gallons dans ce marchandage.

Pour le gamin, le principal c'est qu'il n'allait plus être seul.  On allait l'occuper. Il allait même sortir de son « parc ».

Après les petites voitures, le pistolet en plastic, des billes commencèrent à combler les trous de cet univers partagé.

Un jour, lors d'un repassage, Caroline laissa tomber, sur le sol, le fer à repasser dont elle se servait pourtant avec dextérité.

Il ne chercha pas à vérifier si celui-ci fonctionna encore ou non. Il se contenta de l'explication expéditive qui en fut donné. « Il ne marcherait plus ».

Il ne fallait absolument pas en faire état auprès de l'oncle à son retour.

Un pacte fictif s'était établi entre tantine, Caroline et lui.

Fausse crainte, plus amusante que véritable.

Le soir, était-ce par souci de renseigner, il fonça de toutes ses petites jambes dans l'escalier en colimaçon à la rencontre du tonton.

Il fallait qu'il sache.

- Nononc, il y a Tetan qui a cassé le fer à repasser.

La perte du patrimoine familial lui était-elle si chère ou était-ce le refus du mensonge gratuit ou, encore, une marque de franchise dont il fera preuve bien plus tard, une fois affirmé?

Dans le dos du "gamin", le couple se mettait à sourire, très amusés.

L'innocence n'a d'autre nom que celui de l'impertinence.

Une anecdote lors d'une journée porte-ouverte pour les parents était même très caractéristique.

L'instit de 3ème, à l'école, essaya de parler de l'or. Cela ne se pèse pas lourd. Cela se pèse quelques grammes, disait-il en montrant ostensiblement l'anneau à son doigt.

- Monsieur, monsieur, je sais... du jambon.

Sourires dans le fond de la classe parmi les parents qui étaient en visite.

L’hilarité générale dans la salle, évidemment. Et lui, étonné d'avoir créer une hilarité.

Le "gosse" restait seulement sur sa faim, incompris. 

« Ce n'est pas tuer l'innocent comme innocent qui perd la société, c'est de le tuer comme coupable. » écrivait François René de Chateaubriand

Pour parler, le bébé commença plutôt par onomatopées ou par mots déformés.

Normal. Se faire comprendre au plus vite était nécessaire. Même les demi-mots valaient toujours mieux que l'imprécision des «sans mots» et des gestes.

Ce furent des mots captés par l'écoute, comme le ferait un perroquet, mais non corrigés. Ces mots revinrent, bien plus tard, comme leitmotiv dans la bouche de la mère en référence au passé. Elle n'en avait retenu que l'humour dans une mémoire sélective qui ne retient que ce qui ne gène pas trop à la compréhension.

Le gamin voulait parler ou babiller mais cela aurait pu l'aider bien plus d'avoir reçu la correction de ces mots par un professeur attitré. Tout serait devenu possible, plus rapide et plus simple dans les communications futures.

L'innocence faisait partie de beaucoup trop d'interlocuteurs et des informations données à trop petites doses. Personne n'avait lu la posologie pour en découvrir les effets secondaires.

Ces constatations proviennent, peut-être aussi, de là "Où transparaît la nostalgie de l'époque dont tous les figurants étaient des vedettes". comme constatait Bouvard.

Le rédacteur Akhenaton renchérissait avec "Le calme pour essence"


 

Joie et tristesse s’interpénètrent
A la manière du regard intense de deux êtres, par une fenêtre
Éloignez-moi de la multitude pressée
Préservez-moi de la solitude stressée
Loin du métro et des gaz d’échappement loin
Du gris des bâtiments, du train-train et des coups de freins
La technologie était supposée me servir
Et non pas m’endormir pour m’asservir
Les valeurs de base ne sont pas si mal quand j’y pense
Je veux vivre simplement avec le calme comme essence

 

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24/12/2011

07 - L'abeille et le papillon

« Où je comprends que ma caisse ne sera jamais livrée à personne », Philippe Bouvard.

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Les orages se préparaient à l'horizon, de plus en plus violents.

Voyant le drame programmé et les crises à répétition dans le ménage, les anciens acteurs se cachaient dans l'ombre, prêts à réagir dans leurs propres intérêts intimes.

La grand-mère, Julie, d'abord, voyant l'occasion de récupérer sa fille, appuyait ce sentiment d'inconfort du ménage. Elle exhortait de mettre un terme à ce mariage forcé.

- Cette fantaisie a assez duré. Il ne fout rien. Il est en permanence au café. Tu vas avoir des problèmes de plus en plus graves, lançait-elle à sa fille.

Pour elle, il fallait rentrer au bercail sous sa protection, comme avant. On se foutait bien si les conséquences d'une séparation pouvaient avoir un impact dans la suite.

Juste avant les 6 ans du gosse, tout se mit en branle pour casser ce qui n'aurait jamais dû exister. Une procédure de divorce fut mise en branle.

Si la justice, on la dit lente aujourd'hui, elle avait une allure de tortue maladive à l'époque.

En ce temps-là, pas de procédure de divorce en abrégé. Deux ans n'étaient qu'un minimum pour conclure une désunion même par consentement mutuel. Les procédures et les conditions de la séparation avaient été proposées pour que les choses aillent le plus vite. Ce fut deux ans, tous frais payés et racolages de part et d'autres compris. Aucune pension alimentaire payée par le mari ne fut réclamée, à la condition expresse qu'il n'essaye pas de prendre un peu du temps du gamin.

Aujourd'hui, cette solution ne serait plus possible, chaque parent ayant droit à percevoir un temps à partager avec l'enfant dans un couple séparé. La famille recomposée se produit plus souvent aujourd'hui, mais elle se recompose avec les deux sexes. Ce qui n'est pas nécessairement plus rassurant pour les enfants. 

Si le père avait résisté, un temps par orgueil, il avait dû sauter sur l'occasion pour que cela se termine.

A l'école, les institutrices avaient été drillées pour ne pas lui céder le "gamin" à un visiteur masculin à la sortie des cours. Une autre sortie de l'école était prévue pour quand cela arrivait et la mère était prévenue.

- Non, désolé, votre fils n'est plus ici. Il a quitté le cours appelé par sa mère, il y a une demi-heure, disait l'institutrice.

La rue devenait une seconde résidence dans l'attente. La grand-mère et la mère eurent quelques ratés dans le camouflage et des altercations mémorables, en rue, entraînèrent l'intervention de la police.

Inconscient, le gamin en avait ajouté une couche bien malgré lui par ses jérémiades.

Appelé au poste, la question de la police vint à destination du "gamin".

- Où veux-tu habiter? Chez ton père ou chez ta mère?

Dans la candeur, il avait répondu, mal préparé à ce genre de questions, de manière naïve.

- Chez ma mère et chez ma grand-mère, quand je vais chez la mère de mon père, je reçois à manger et j'en reviens toujours malade.

Kafka, enfant. Rien à en tirer de vraiment de très utilisable pour les oreilles d'un flic, mais cette réflexion était écrite dans le rapport.

Au bout de ces péripéties, l'autre grand-mère, Julie, avait gagné.

Une nouvelle famille était formée ou reformée, la fille et le petit fils dans son giron protecteur avec à bord, deux générations de femmes, le faux "tonton", le Loulou et le "gamin" en arrière-plan.

Julie reprenait son rôle d'abeille ouvrière, avec plaisir. Elle avait l'instinct maternel qui manquait à sa fille. A la mort de son époux à l'âge de 26 ans, elle avait dû redresser la barre et resserrer les boulons avec une fillette unique qui n'avait alors que six ans. L'expérience d'infirmière d'occasion, vécue après la guerre avec le mari souffrant des suites des gaz inhalés, allait resservir.

Pour se souvenir de ce grand-père inconnu, il y a une place au cimetière de la commune et un nom gravé dans un monument. Des douilles gravées avec le prénom de sa fille "Raymonde" en faisaient partie et étaient restées longtemps sur un meuble bien en vue. Rien d'autre de cette époque ne subsistait.

Julie n'avait jamais été favorable à l'union de sa fille et avait dans ses plans de mère de la récupérer avec le rejeton dont elle était la marraine. 

Pas d'instruction, seulement la force du poignet et un besoin de charisme pour relever le défi. Une pension de veuve de guerre qui seule pouvait adoucir une vie dure de labeurs dans de petits travaux d'entretien.

Julie, une personnalité bien marquée, tout en intuition féminine! Sans instruction, peut-être, mais une présence, un charisme formés par l'expérience. Tenir coûte que coûte sa fille à l'écart des privations d'une telle période était l'objectif. Sa fille représentait son capital.

Elle n'était pas seulement une abeille, elle était aussi une formidable conteuse.

Elle savait s'attirer une audience et aimait raconter son passé, alors que sa fille restait le plus souvent silencieuse en arrière plan, admiratrice et l'appuyant pour confirmer quelques histoires vécues en commun. Chacune avait connu une guerre différente.

Julie n'avait que 14-18 ans pour parler de cette première guerre.

Raymonde, elle, en avait entre 20 et 25 ans. Un âge qui aurait permis d'avoir des souvenirs à raconter à la génération suivante. Ce ne fut pas le cas.

Longtemps après, à force d'entendre les mêmes histoires de Julie, cela semblait un peu réchauffé aux "informés". Tant que c'est un jeu de rôle, qui s'en plaindrait?

Cet instinct maternel de protection, d'amour n'avait pas été transmis dans la génération suivante, plus rebelle et qui était passé à la forme papillon en transitant par la forme chenille.

Il faut dire à décharge que Raymonde, sa fille, a eu l'amour maternel et l'absence d'un paternel. Ses désirs les plus fous comblés. Les leçons au sujet du sexe, elle ne les a pas reçues. Cela expliquerait peut-être, la suite mal assumée de papillon dans l'histoire.

Mariée, changement radical de physionomie avec un futur moins stabilisé. La valeur de l'argent et des valeurs liés à la finance prirent, tout à coup, plus d'importance. Les privatisations et l'épargne, sous toutes ses formes, avaient pris le dessus de toutes les préoccupations maternelles. Cette préoccupation tourna, plus tard, à l'obsession, à l'avarice. Le plaisir d'amasser, de thésauriser vint on ne sait d'où, quitte à en devenir désagréable pour ceux qui en dépendaient.

Un œuf, coupé en deux, pouvait bien servir deux fois. Une pour le blanc, une autre pour le jaune. Rien ne se jette dans ce monde-là. Le pain perdu n'a ce surnom que pour ceux qui n'y prêteraient pas d'attention. Pas mauvais, d'ailleurs, le pain perdu, à condition qu'il ne se répète pas à toutes les occasions.

Julie se demanda souvent où elle avait pu apprendre ce genre de rationnement.

Le petit magasin de fausse bijouterie dont elle s'occupait, fut très vite cédé.

Le travail d'indépendante n'allait pas vraiment avec la vie de "papillon" qui demande de l'évasion à heures fixes.

Un jour, une opportunité s'ouvrit dans une banque. Elle y devint employée et une nouvelle carrière commença. Une nouvelle vie mieux organisée, avec des heures précises, sans comptabilité en fin de journée. Après le travail de la journée, elle pouvait recommencer à reprendre sa vie de jeune fille.

Le travail à la maison pour la maintenance, les repas de cuisine, de parrainage du fils était assuré par plus compétente qu'elle, à sa mère, Julie.

Pas de remariage en vue. Une sorte de pacte entre la mère et la fille s'était établi. La fille unique, choyée, n'y voyait pas vraiment d'intérêt.

Plus tard, le père, lui, s'était reconstruit une famille recomposée et avait eu une fille sans que personne ne cherche à s'en informer.

Au début, cette famille de femmes se retrouva ainsi au 2ème étage, d'une petite maison à appartements à Uccle.

Une ambiance désagréable entre mère et fille qui ne voyait la maison que comme un pied-à-terre, un tremplin vers un ailleurs qui allait devenir de plus en plus éloigné, s'infiltra dans le processus.

Les deux ou trois amants de Raymonde étaient tous des hommes mariés.  Une désolation pour ma grand-mère qui voulait que sa fille refasse sa vie dans les règles de l'art.

Ses amants étaient tous plus éduqués et plus intelligents qu'elle. Si le sexe faisait partie du jeu puisqu'il fallait que le corps exulte selon Jacques Brel, elle ne voulait pas laver les chaussettes d'un homme, selon son expression. Quand elle se faisait jeter par une concurrente, elle était prêt à défendre sa place de concubine qu'elle avait choisie. On ne savait qui profitait le plus dans cet échange de bons procédés. L'amant ou l'amante? 

Les voyages étaient, à cette époque, limités à une centaine de kilomètres.  

Au mieux, la mer du Nord accueillait les premiers vacanciers bruxellois. A la plage, Guy creusait un trou dans le sable pour construire son magasin. Il avait été ramassé des coquillages comme monnaie d'échange pour acheter et vendre des fleurs de papier de couleurs. 

Ces années-là étaient des années de communisme triomphant. La doctrine matérialiste qui faisait peur à la papauté, était-elle en passe de m'envahir? 

Dans le sable, on ne joue pas aux billes incrustées de belles couleurs vives comme à l'école. Les grosses billes agates ne résistaient pas plus pour faire sauter les billes des adversaires.  

Mais, on commençait à s'intéresser dans les sphères les plus privilégiées à des voyages plus lointains. Le rêve d'évasion se faisait sentir puisque le confort ne faisait plus tourner les têtes.

Le "papillon" voulait voler et voyait de nouvelles ambitions dans les voyages.

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Dans la maison, la locataire, à l'étage inférieur, avait des enfants qui s'étaient construits une vie au Brésil.

Des photos, des lettres parvenaient de là-bas et intéressaient le "papillon" au plus haut point.

Du rêve, encore une fois.

Le Brésil, c'est loin mais il y avait moyen, plus près, d'organiser ses besoins extraterritoriaux épris d'exotisme.

Pas d'auto, à cette époque. Le train permettait de passer à l'échelle supérieure d'un seul jet de fumée derrière les locomotives à vapeur.

Elle partit en éclaireuse dans le sud de la France. Pas encore de Club Med mais quelque chose qui s'en rapprochait avec les rencontres au bout du chemin.

L'année suivante, le fils avait près de 10 ans.

Convaincre Julie ne fut pas difficile. Ce fut un retour ensemble au même endroit. Les trains roulaient encore à une allure sénatoriale faisaient office d'omnibus.  Un tel voyage commençait vers 18:00, pour arriver à destination, le lendemain, tard dans l'après-midi.

L'avantage fut de voir le paysage qui défilait avec plus de temps devant des yeux écarquillés.

Les couchettes étaient chères. Il était dit que le "gamin" allait dormir dans les filets du porte-bagages. Première expérience, avec les filets du porte-bagages dans les côtelettes, pour assurer un semblant de sommeil. 

La jeunesse permet tant de choses. Pour les adultes, c'était le sommeil à force de persévérance sur les fauteuils de la banquette, payés à l'avance. Cela évolua vers les trains à couchettes dans l'année qui suivi.

Tout le confort dans la lenteur. Le charme du voyage, en somme.

Ce fut le détonateur du goût personnel pour les voyages pour le "gamin" dans son futur comme un véritable virus...

Deux ans après, ce fut l'avion. Un DC4 flambant neuf. On ne parlait pas de tourisme de masse à cette époque. Cela ressemblait plus à de l'exploration. 

Bien loin des charters et encore moins des low-costs. A bord, tout était bon pour satisfaire cette nouvelle clientèle. Les repas étaient réellement des repas chauds et savoureux.

Puis, il y a eu les excursions. Le gamin avait pris l'habitude de prendre un petit cahier dans la main pour l'occasion. A la traîne, derrière le guide, il buvait ses paroles et notait tout comme paroles d'évangiles, réservées vers le rêve et des moments de grâce pour les rassembler. Le guide, lui, se prêtait au jeu et répétait quand ce jeune "étudiant en herbe" perdait le fil. 

La soif des nouveautés, l'envie de traverser le monde, s'incrustaient en lui. Les destinations à la mode se chevauchèrent. La Méditerranée et ses îles, entrèrent dans les destinations privilégiées. Les avions à hélices se succédèrent pour monter à l'assaut du ciel avant que la Caravelle et d'autres avions à réactions, ne prennent le relais. 

Et puis, il fallait immortaliser tout cela.

Le cinéma en 8mm, le Super 8, les caméras de plus en plus perfectionnées, défilèrent dans ses mains au grand plaisir des deux générations de parents qui allaient se construire des souvenirs par l'intermédiaire du gamin.

Juillet ou août, pendant trois semaines, un rythme qui allait devenir un rituel pour cette famille.

L'adolescence approchait à grands pas. D'autres envies de l'âge aussi. Puis le temps a passé. Le gamin a grandi, s'est marié... Plus rien n'était comme avant.

En 1990, l'abeille était décédée des suites d'un col du fémur brisé. Drame pour la fille qui, comme papillon, avait perdu son égérie et voulait encore voler.

1993, son fils avait planifié un voyage vers l'ouest américain. Sans rien demander, elle alla s'inscrire à l'agence de voyage pour faire partie du même voyage.

"Ce serait le dernier grand voyage que je n'osais pas entreprendre seule", disait-elle, comme pour expliquer sa décision et sans se disculper.

Le couple avait "digéré" sa présence. Pour l'occasion, le papillon voulait bien devenir l'abeille pour produire le miel.

Oui, j'irai dimanche à Orly... sur l'aéroport, on voit s'envoler des avions pour tous les pays...tout l'après-midi...  y a de quoi rêver...

Comme tout semblait pour le mieux dans le meilleur des monde, qui oserait s'en plaindre? Surtout après coups...

Les voyages n'avaient rien à voir avec l'histoire de l'abeille et du papillon comme le chantait Henri Salvador.

Quant aux envies, elles restaient dans le regard différent de chacun.

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