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13/01/2012

02 - Découverte du pot aux épines

«Où je découvre qu'à la place du mort, je ne risque plus rien», Philippe Bouvard

0.jpgQuelques jours après.

Un début d'inventaire de l'appartement que la mère avait quitté, il y avait plus d'un an, depuis qu'elle avait s'était retirée dans un home pour vieillards.

Les épines firent oublier les roses jetées sur le cercueil dans les pensées du fils, Guy.

Un titre « A quoi ça sert d'avoir des enfants? » écrit sur le dos d'une enveloppe usagée, laissée par la mère, attira son attention.

"Des enfants"?

Le pluriel était surprenant, puisqu'il avait été unique et que son épouse ne comptait pas vraiment.

L'appartement de sa mère, il n'y allait depuis que pour récolter le courrier. Tout avait été laissé en état, prévoyant un retour toujours possible dans ses pénates.

Après ce titre, une liste pointée. Un sorte de testament avant l'heure. Pas de lettre qui en ferait réellement office. Une liste de reproches envers sa belle-fille et son fils.

La conclusion à en tirer, elle aurait voulu avoir, en permanence, quelqu'un à ses côtés.

Normal, pourrait-on dire.

Mais, l'avait-elle fomenté, préparé? Puis, cela aurait changé quoi?

L'exploration du petit secrétaire, chargé jusqu'à la gorge, commençait.

Une véritable caverne d'Ali Baba mais sans les richesses habituelles que l'on pourrait trouver dans une caverne aussi célèbre. Un embrouillamini, un capharnaüm de documents, entassés, conservés pendant plusieurs années de manière aléatoire, de bas en haut, sur de multiples piles.

Mélange de photos, de publicités, de documents importants.

Tout valsa dans des sacs plastics destination le container. L'épouse ne voulait rien garder de souvenirs qui auraient pu lui rappeler un passé dont elle voulait tourner la page. Le fils, Guy, ne fit pas obstacle, malgré quelques hésitations devant les films 8mm, les diapositives.  

Un sourire, tout de même, à la découverte d'un vieux titre boursier qui avait été déclaré perdu, corps et biens, à la banque. Pas de quoi alerter un loup, tout de même.

Dans les semaines suivantes, cette exploration devint un vrai cauchemar pour élaguer et séparer le bon grain de l'ivraie. Aucune envie de jouer au vautour.

Cette invasion inappropriée se poursuivit, cachée à l'arrière des radiateurs sans concrétiser un éventuel but d'isolation!

Ce qui devait, légalement, être conservé comme "bon grain" ou passer dans les poubelles de l'histoire comme "l'ivraie". Rien que ces mots de "bon grain" fit sourire son fils.

Il fallu s'organiser. Sur la table, tout scinder en petits tas, par année et garder des sacs en plastique sous elle. Vider les armoires. Les vêtements et beaucoup d'autres choses qui restaient encore valables, étaient destinés d'office comme dons aux entreprises de charité.

La bru fut sans pitié avec beaucoup de photos jaunies par le temps. Il y avait suffisamment de photos pour en ajouter des duplicata, disait-elle. Elle voulait en seulement en finir et tourner la page. Ce fut la concierge de l'immeuble qui ne fut pas contente. "Vous auriez dû remplir un container et pas les poubelles de l'immeuble".    

Mais pour l'heure, il vint, instinctivement, à pensée du fils, à la vue de tout cela, le message de l'abandon « à quoi ça sert d'avoir une mère? ».

D'autres paroles, des souvenirs du passé revinrent à la vue de quelques photographies du hasard dans la quête aux souvenirs.

Et puis une pensée terrible. La répétition du fait qu'il n'avait pas été le bienvenu à sa naissance, que si la pilule avait existé à l'époque de sa naissance, il n'aurait pas été là. Pas de doute à avoir, sa mère n'avait jamais reçu une vocation de mère dans ses plans de vie.

La fibre maternelle ne l'avait jamais beaucoup égratignée et son fils avait, à la longue, creusé son propre sillon en parallèle.

L'un espérait quelque chose que l'autre ne pouvait donner et vice-versa.

On n'apprend pas à être parent à l'école et cela il faudra s'en souvenir pour le reste de l'histoire.

Son fils, elle l'avait créé, ensuite, sans vraiment le ressentir, à son image, comme un copier-coller de son insensibilité, de son incompréhension.

Ils étaient devenus semblables comme deux électrons libres qui gravitent autour d'un noyau, se croisent, mais ne fusionnent jamais contrés par la répulsion électrique de même signe. Une répulsion qu'il faut vaincre en brisant trop de forces en opposition.

La fierté avait infesté les deux vies dans des malentendus et des occasions ratées pour se changer en batailles stériles et sans contacts chauds sinon, dans des moments forcés. Une recherche d'affection destinée exclusivement à l'extériorité, pour l'image qu'on voulait en donner. Chacun n'avait ni la clé, ni cherché le trou de la serrure qui permettrait d'entrer dans le monde de la sensibilité.

Était-ce une répétition d'une version précédente dans les générations d'avant?

Raymonde était fille unique, aussi, mais, désirée, elle. Son fils unique, Guy, seulement assumé.

La vie s'inscrit à la mesure et souvent, à la démesure de ses interlocuteurs.

Bien plus tard, son fils fut considéré comme son «bâton de vieillesse».

Dans un autre espace temps, lui, il n'avait pas reçu, en échange, le don de son « bâton de jeunesse ».

Dans l'esprit de cette mère, sa bru faisait obstruction dans ce "travail de maintenance" et était restée comme une "étrangère" voleuse d'une chance que son propre accomplissement final, elle s'était réservé en secret.

Une attirance fictive se greffa sur ces non-dits alors que le seul souci résidait dans la recherche d'une fausse réussite sociale. Un telle envie sans l'investissement, c'était toujours s'y perdre au change.

Toujours aller plus loin vers ce qu'on croit être mieux, crée un déséquilibre sans sérénité, saoule d'envies à en devenir groggy. Cette mère avait vécu sous le seuil de pauvreté tout en étant assise sur un coussin doré qui grossissait progressivement sous ses pieds comme un véritable lot de souffrance maladif.

Le fils s'était formé, seul, en autodidacte, sans conseil.

L'enfance, il s'était empressé de l'oublier. Elle lui revenait par bribes de mémoires à la vue de ces photos avec des souvenirs racontés, malaxés par sa mère, avec, souvent, une touche d'humour collée au fond d'une bouteille qui se devait d'être d'un "grand vin". Tous ces souvenirs, une fois analysés, revenaient pourtant comme des échos dans une critique plus dure avant de valser dans les poubelles de l'histoire. 

Pourtant, il y avait eu les visites hebdomadaires des "enfants". Des visites qui avaient subi progressivement une déchéance du côté "contacts" pour devenir sans intérêts, résumés par le passage devant un écran plat de télé après un autre, plus bombé.

La vision de l'actualité et de la violence n'avait chez elle qu'une conclusion très simpliste, toujours la même de "Mais, pourquoi, y a-t-il la guerre?".

Un film qui aurait pu faire rire un citron, n'apportait qu'un vague sourire sur ses lèvres de mère, sans probablement avoir compris le fin mot du film.

A y réfléchir, personne dans son entourage ne se rappelait l'avoir vu s'éclater dans un rire fou, de bon cœur ou non. L'humour ne se comprend pas au premier degré.

Les livres qui auraient pu donner des sujets de conversation, avaient disparu de son environnement, alors qu'elle aimait lire dans le passé.

Visites rituelles hebdomadaires, sans préparation, dans la monotonie des relations.

Tout devait être importé, le rire, la forme mais, aussi, la pitance.

Visites, pourtant, cadenassées dans le calendrier. En échange, sous l'assiette vide, des documents destinés à la lecture et aux bons soins de son fils. Documents qu'elle n'avait pas pris la peine d'y attacher la moindre attention et dont elle espérait en recevoir le résumé et les décisions annexes à prendre. Il y a trop de papier dans le monde, voyons! 

Pour l'expliquer la pitance manquante, il y avait ces paroles adressées à son fils:

- Je ne sais ce que tu manges. Je préfère que tu apportes ce qui te plait. Je payerai.

Amusant, pour la surprise, on y repassera. Et puis, payer, les souvenirs ne fonctionnent pas dans l'immédiat... A cet âge, on ne se rappelle que des événements très anciens. 

Aller au restaurant, quand cela arrivait, pour trouver son choix dans le menu, Raymonde espionnait désespérément sur d'autres cartes que la sienne. Habitude qui ne datait pas d'un passé récent, d'ailleurs.

Des événements, ce furent des chutes à répétition, le gaz allumé, oublié. Le médecin traitant avait commencé à imposer une nouvelle marche à suivre, mais hors les murs de la maison. Un doute, un soupçon de ce qui pouvait se passer et ce fut le test d'Alzheimer. Pour compter, elle n'avait pas son pareil. 

Examen réussi de justesse. Un bon pour le service qui n'empêchait pas de se rendre compte de la décrépitude, de la descente dans un enfer construit petits pas par petits pas. 

Encore dans son appartement, une voisine de palier avait servi de passe temps, de passe-murailles, peut-être. Le jeu de scrabble comme outil de relations, était un bon exercice de mémoire et tout le monde applaudissait cette décision.

Ce lien se ternit quand il devint imposé à la voisine à qui Raymonde demanda une justification en cas de manquement de l'adversaire de jeu. On n'impose pas sa propre vie à d'autres à ses enfants et encore moins à des étrangers.

Un an avant son décès, chez elle, une chute sur un tapis et ce fut le col du fémur qui imposa sa réparation à l'hôpital. Une longue convalescence avait commencé. Trop longue en service de gériatrie, elle devait se consolider, ailleurs. Les hôpitaux ne font pas office de maisons de repos. De plus, il n'était pas question de regagner ses pénates.

Dans la précipitations, ce fut la recherche d'une chambre dans un home pour vieillards que l'on appelle pudiquement "maison de repos" sans qu'il soit un "mouroir". L'un d'eux se présenta. Elle en connaissait les lieux pour y avoir joué aux cartes, plusieurs années avant, en visite à sa propre tante qui y avait fini ses jours.

Guy pouvait espérer ainsi que cela puisse s'accorder au mieux.

En principe, cela aurait pu être l'occasion de créer de nouveaux liens avec d'autres pensionnaires. Rien ne changea dans la durée.

Ne rien avoir à raconter, ne pousse jamais aux connexions pour meubler le temps. Les échanges de souvenirs de vie vont dans les deux sens. L'intérêt, ce n'est pas chez les autres, qu'il faut le chercher. Il faut, aussi, le créer soi-même.

Et râler n'est pas apprécié très longtemps.

Communiquer est-ce une affaire de spécialistes? Probablement et il faut avoir les moyens de sa politique.

Une anecdote croustillante, mémorable: une histoire de téléphone. Lors du transfert de téléphone fixe, de l'appartement au home, il s'avérait qu'il faudrait un délais pour que la ligne soit à nouveau opérationnelle à la nouvelle adresse.

L'idée de lui donner un portable vint.

Refusé d'abord, trop compliqué. Accepté, ensuite, de guerre lasse.

Bien expliqué, fonctionnalités bien décrites avec les instructions d'utilisation et dessins en support. Testé quelques fois, calmement, patiemment.

Tout était compris. Yes, Sir.

Le portable avec une carte de temps limité devint un jeu. Le fils put suivre de loin, ce qui se passait. Du moins, en partie. Quelques coups de fils lui arrivèrent.

-Allo, Maman. As-tu des problèmes? Que se passe-t-il?

Pas de réponses à l'autre bout. Un bruit sourd qu'il y avait quelque chose qui se passait.

Coup de fil du fils. Même scénario mais en sens inverse.

Opération "connexion" se produisit plusieurs fois.

La visite en direct, qui suivit, fut encore plus surprenante.

-Tu m'as téléphoné, Maman. Tu avais des problèmes?

-Non, je ne t'ai pas téléphoné.

Comme complément d'informations, on pouvait faire mieux.

Un coup d’œil sur le compteur de minutes du portable. Il avait plongé et se rapprochait dangereusement de zéro.

Peut-être était-ce des conversations organisées avec l'au-delà? Mais de cela, le fils n'en avait pas l'indicatif pour pouvoir le vérifier.

Il fallait le remplacement du portable par un fixe et d'urgence.

Celui-ci arriva, enfin. Tout nouveau, tout beau. Guy était fier de le lui apporter.

Déconvenue. Il fut refusé net, sèchement. Le portable était bien suffisant.

Le pompon du ridicule. Aucune modification majeure à ce fixe, pourtant. Des disputes sans fin, s'en suivirent.

Ensuite, ce furent des coups "très peu variés", pour dire toujours la même chose et se plaindre de quelque chose ou de quelqu'un. Disque rayé, en quelques sortes.

Cherchez pas, Docteur, tout est dans la tête de vos patients...

Puis, il y avait cette attitude froide qui se ressentait avec les infirmières pour compléter le tableau.

Par là, elle ne pouvait qu'enfoncer le clou de sa solitude où cela faisait le plus mal. Elle sécha les "cours" de l'apprentissage de la vie avec les autres quand il aurait fallu être présente.

Ce n'était pas la première fin dans un home à laquelle le fils assista.

Quelques années auparavant, il y eut avant celle de sa belle-mère.

Celle-ci avait compris toutes les finesses des règles du jeu des relations avec le personnel. Elle avait reçu une dernière visite, de leur part, pour son "grand voyage".

Une occasion ratée, dans ce nouveau cas.

Le moment «Où je profite du grand rafraîchissement pour rafraîchir la mémoire» du même Philippe Bouvard, dont Raymonde aurait pu faire son livre de chevet. 

12:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)