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01/01/2012

05 - Les racines et leurs hiérarchies

« Chez ces gens-là... D'abord, il y a l'aîné... » (Jacques Brel)

0.jpgAvant d'aller plus loin, remontons le fil du temps.

Une façon de passer en revue les boutons et les fleurs qui ont généré le fruit au bout de l'arbre. Du côté maternel, du moins, de l'autre, cela resterait trop vague.

Pas de procès de situation, ni d'intention. De simples constatations avec le recul du temps.

Une arrière-grand-mère, une matriarche vivait encore quand ce bébé, Guy, se mit dans la file en bout de course. Le dernier mari de cette matriarche n'était que le «suivant» d'un autre épisode plus lointain, perdu dans les mémoires.

Tous deux avaient pris la piste aux étoiles. Le premier mari n'avait fait que passer, emporté par la maladie. Le suivant ne fût pas plus persévérant dans la durée. En ce temps-là, pour survivre, une femme ne tardait pas pour combler le trou d'un absent. Avec une famille nombreuse, il fallait assumer en répartissant la charge.

Plus personne pour en conter les détails. Seulement quelques bribes de révélations sont passés à la postérité. Avoir un arrière-parent à cette époque était relativement rare. L'âge limite était bien plus bas.

En comptant les années, le départ, la naissance de cette matriarche nous mène en janvier 1867. Cette matriarche aurait pu probablement écrire une biographie bien plus longue que celle-ci. Mais écrire à cette époque, n'était réservé qu'à des privilégiés. Elle décéda à 92 ans. Se rappeler d'elle ne fut aucune difficulté.

Des cheveux blancs très touffus, ébouriffés entouraient un visage qui exprimait le calme et la gentillesse sur lequel s'étirait un sourire figé. Aveugle, à la fin de sa vie, elle ne quittait plus le fauteuil dans la maison d'un de ses fils. En ce temps-là, on ne parlait pas trop de home pour vieillards ou de maison de repos. Des hospices, peut-être, mais ils n'avaient ni bonne allure, ni bonne presse et les familles les évitaient en se partageant la tâche parmi ses nombreux membres. Les uns hébergeaient et les autres en visite apportaient la participation aux frais.0.jpg

Huit bouches à nourrir, une famille comme une autre pour l'époque, entre le marteau et l'enclume, à assurer la postérité par la quantité dans l'espérance d'un peu de qualité par après. La génération suivante avait manifestement une certaine admiration pour la "vieille" devenue, à l'unanimité, la « bobonne » de chacun.

Sage, elle avait assumé une philosophie de lignée par l'habitude de l'obscurité. Autour de la grande table familiale, deux filles du premier mariage avaient un nom différent des autres.  Quatre autres filles et deux garçons qui se bousculaient avec des âges en bataille. Tout cela, à y réfléchir, ne devait pas se "digérer" aussi facilement.

Imaginons un scénario par des suspicions des caractères en présence. Au départ, tout est en commun, mais, bien vite, les caractères s'affirment, ne se partagent plus les mêmes espaces et les mêmes envies. La formation intellectuelle très limitée des deux garçons, ne pouvait égaler les envies d'élévation du niveau social des six autres filles. Les études étaient réservées à d'autres classes. Donc, il fallait sérialiser et trier.

Pour les garçons, il s'agissait réserver un avenir meilleur pour la génération suivante et se contenter d'en rêver dans de bons mariages, pour les filles. Ce rêve par une alliance maritale, se concrétisa pour la cadette, Caroline, qui éleva ainsi son niveau intellectuel et financier. 

Mais, comme maîtresse de musique, la matriarche avait gardé les notes de la symphonie en « ut » majeur avec la baguette en main. Les tâches distribuées se faisaient en dégradé pour suivre le droit d'aînesse avec une force de persuasion sur une échelle d'intelligences à plusieurs échelons.

Les matamores féminines s'installèrent et imposèrent, en douce, leur emprise. Les forces étaient quadrillées dans des mains féminines avec un féminisme avant l'heure. Les deux frères n'avaient pas le poids ni la préséance due au sexe. 

Deux d'entre elles vont alimenter plus particulièrement cette chronique. Les plus charismatiques, probablement. L'une d'elle, Julie, arrivée en deuxième place, était la grand-mère du bébé, Guy, de l'histoire. L'autre, Caroline était ce qu'on appellerait la "grande tante" par convention. Huit ans entre chacune d'elles. Le Ying et le Yang. Les autres filles n'étaient que des rôles de seconds couteaux.

0.jpgLe préfixe «arrière» n'avait pas cours. Cela aurait pu rendre les intéressées plus vieilles qu'elles ne voulaient être. Pour conforter leur statut, c'était se sécuriser par un mari prêt à accepter leurs revendications et suffisamment souple pour ne pas en laisser trop de désagréments conflictuels dans leur couple.

La première, la grand-mère de Guy, mériterait un chapitre à elle seule.

La suivante, bien que peu instruite, choisit, donc, l'"aristo" pour mari, reconnu  comme l'officiel intellectuel de la famille qui allait sur demande remplir les documents administratifs. Une photo prise dans l'environnement du couple suffit pour exprimer la recherche de prestige qui s'en dégageait. Un tableau prônait au mur avec un ancêtre encore plus ancien. Pas grand en taille, mais tellement grand en esprit, pour le mari, pouvait-on penser. Partiellement vrai. Celui qui portait la culotte n'était pas celui que l'on pouvait croire.

Les deux sœurs jouèrent, très vite, dans une compétition de Reines, avec des Rois consorts en arrière-plan ou, peut-être, était-ce des combats entre poules de la basse-cour. Tout était programmé sans titre de vainqueur après les batailles. 

L'amour s'étiole devant de seuls intérêts. Les caractères finissent toujours par s'aigrir dans ce jeu du "à qui perd, gagne". Les années passèrent parfois entre des rapprochements salvateurs mais restaient bien loin d'une grande famille sans arrière-pensées. Une famille éclatée dans une seule ville, mais à des adresses de communes qui ne justifiaient pas les rapprochements. Pas de grands rassemblements familiaux pour une fête de Noël, sans prendre de risques.

A cet âge vénérable, fière de sa grande famille, la «matriarche», vieille et aveugle, restait impassible dans son fauteuil. Elle comptait, probablement, en silence, les points sans intervenir avant de passer la main définitivement à la lignée suivante.

Fière, ma matriarche l'était, aussi, pour transmettre le petit cadeau au garçonnet réservé pour son anniversaire.

-Viens, ici, j'ai un petit cadeau pour toi, Guy, faisait-elle en tendant la main dans le vide.

-Merci, bobonne,  lui répondait-il.

Cela s'arrêtait là.

Lui ne cherchait pas l'origine du présent, il acceptait avec le sourire. Ce fut, pour une occasion exceptionnelle, une version de "La Terre" de Larousse. Cadeau dédicacé par le grand-oncle, René, le mari de la cadette.

- Pour ta communion solennelle, en souvenir de ta bonne-maman, le 26 avril 1959.

C'était tout ce qu'on peut trouvé comme dédicace.

Sur ce grand échiquier de la famille, la roque était la protection initiale. Le pat, la meilleure sortie.

«Un ami qui vous connaît depuis que vous avez quatre ans vous connaît vraiment, tandis que vos parents croient seulement vous connaître.», écrivait Mary Lawson

0.jpgPour le "gamin", comme "petit soldat", des grands-oncles, il y en a eu deux principaux. Le vrai, René, et un apparenté, Léon.

C'était à tel point qu'il avait difficile à les nommer ensemble. Chacun d'eux avait, pourtant, joué son propre rôle, très spécifique.

Le «savant» de la famille, l'expert comptable, très philosophe, l'avait épaulé dans les interstices de la vie scolaire. Le conseillant très rarement, le dirigeant de loin dans des choix de vie. Toujours prêt à écouter. 

Il subissait son épouse avec la fougue de quelqu'un qui se croit le maître à bord. De la mère du "gamin", Guy, il avait une phrase pour la décrire avec humour:

-"Tu sais ta mère n'a peut-être pas le sourire, mais elle a le sou rare".

Ce qui faisait naturellement sourire et qui disait beaucoup de vérités mais de là, à compenser l'un par l'autre, ce n'était pas garanti sur facture.

L'autre "oncle" fut celui d'«importation». Il avait un poste de secours pour sa grand-mère, Julie, quand il fallait un homme à la maison.

Dire qu'il était son second mari ne serait pas exact. S'il l'avait été un jour, ce ne l'était plus à l'époque où le "gamin" avait rejoint et l'avait vraiment connu. Il n'était plus là que pour combler un trou financier éventuel comme le ferait un pensionnaire. Hôte perpétuel, non providentiel, il pouvait combler les besoins sexuels très appauvris de la grand-mère. Sans succès, il était très souvent malheureux, devenu un autre Prince Consort ou qu'on sort à loisir.

Avec sa boule souriante, il n'en demandait pas trop. Un toit, un lit, une pitance et une serveuse pour remplir sa vie. Le corps n'avait plus le temps d'exulter. Un accord tacite dans un lit avec vue sur cour. Quand la satisfaction ne fut pas assouvie au niveau minimum, il passait à la case «boisson». Des disputes échauffent les veines mais pas les esprits. Bagarres avec les mêmes armes, les mêmes raisons, mais, avec des acteurs différents. Les retours titubants qui se succédèrent à un rythme soutenu pour créer une ambiance.

Pour Guy, il y avait deux "copains": lui et le vieux chien, un Loulou de Poméranie. 0.jpgTrès âgé, ce dernier, il ne voyait plus que des ombres, mais il ne perdait rien des «rencontres» et des échanges orageux.

Tout blanc, les oreilles bien dressées, au secours de sa cécité, ses aboiements n'étaient pas bien venus. Cela lui valait un petit coup de pied, adapté à l'importance de la colère de ses maîtres. Lui ne se posait pas trop de questions de savoir s'il faisait partie d'une famille. Intelligent, il le pensait instinctivement et accusait les coups avec des gémissements.

Son envie dans le regard, à lui, avait pourtant une moue bien plus expressive que sa vue déficiente.

0.jpgAvec Loulou, le "gamin" oubliait ainsi qu'il n'avait eu ni frères, ni sœurs, dans une sorte de romance qui n'arrive que dans les rêves.

La chanson de Maxime Le Forestier "Toi, mon frère" revient à l'esprit.

A chacun ses problèmes et ses solutions. Vu les âges importants atteints par les interlocuteurs, ceux-ci avaient eu le temps de s'attirer les meilleures.

A cette époque, pas vraiment de moments de repos pour les parents. Les vacances, ce furent des allés et retours à la mer par le train.

Un arrière-cousin qui est parti près de Montréal pour fonder sa propre famille Swenne, là-bas au Québec. Un départ précipité, suite à une autre histoire de famille.

Là-bas, ce fut d'abord l'exercice de sa profession dans un salon de coiffure suivant par un poste d'échevin dans la gestion de sa ville. 
En 1976, lors des JO de Montréal, ma mère a été les retrouver et il y a eu beaucoup de conversations par courriers successifs qui ne sont devenus qu'annuels pour souhaiter les vœux de nouvel an..
Dans les années 85-90, en tant que vacanciers, ils sont revenus en Belgique et nous avons eu beaucoup de contacts et retrouvailles.
En 1990, ma grand-mère décédait et les relations ont été rompues. Loin des yeux, loin du cœur, très certainement.

Naître en 1947, c'est faire partie du baby-boom. On signait par notre arrivée la paix retrouvée en attendant ce qu'on appellera plus tard, "les trente glorieuses". Si le bruit des bombes avait cessé, les tickets de rationnement étaient encore dans certains portefeuilles. 

La bicyclette était alors l'engin le plus utilisé pour se déplacer. A la maison, on allait dans la cave pour aller chercher le charbon pour réchauffer les appartements dans des maisons qui n'avaient pas l’ascenseur. Il fallait choisir parmi les biens de premières nécessités entre le sucre et les chaussures en cuir neuves. 

Le dimanche, c'était bricoler pour le père et la lessive de la semaine pour la mère. La radio et pas de télévision, bien entendu. 

La soupe au chocolat remplaçait la soupe au lait avec les bananes écrasées et du sucre.

Quand le pain prend des raideurs, c'est en pain perdu avec des œufs et du trempé dans le lait qu'il reprenait forme.

Le jambon blanc était le produit de luxe que l'on mouline avec le moulin-légumes qui a été acheté pour le persil. Une fois mélangé avec une purée de pommes de terre, cela faisait l'affaire.

L'hygiène, on verra plus tard. 

Les grands allaient souvent danser. Ce sont les trams ou le vélo qui menaient au bal populaire ou au bal improvisé dans un café de quartier.

Raymonde avait appris la sténodactylo et la sténographie méthode Meersman qu'elle utilisa jusqu'à sa mort. 

Pas beaucoup de voitures dans les rues. La première, bien plus tard, fut la magique DAF sans changement de vitesses pour Raymonde.  

A la suite de matriarcats successifs, sans machisme, on pourrait dire, aussi, qu'un ver ou, peut-être seulement, un pépin était déjà dans le fruit.

«Où il est question d'une famille dont les mamans portaient la barbe et les dames la moustache», comme le révélait Bouvard dans une autre vie.




12:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Cher Guy ,
J'ai lu les premiers 5 chapitres
J'ai vu les photos et une partie de tes anciens.
La Matriarche est emouvante. Les autres aussi.
J'attends les chapitres suivants , afin qu'a la fin je puisse
exprimer un point de vue sur ton roman.
Bonne soiree ,
Nina

Écrit par : Nina Georgescu | 18/12/2011

Les photos, à cette époque, étaient toutes petites et en noir et blanc.
Les dentelures sur les bords.
C'est fou de les retrouver.

Écrit par : L'enfoiré | 19/12/2011

Les commentaires sont fermés.