Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04/12/2011

12 - Rencontre avec un destin

« Quand tout va mal, regarde-toi dans le miroir. », Proverbe chinois

0.jpg

- Pas mal, ce proverbe chinois. Êtes-vous d'accord?

- ...et quand tout va trop bien, cherche à le comprendre en effaçant le tain du miroir, un proverbe personnel. (sourire)

Les études, quand il faut choisir un avenir, avec ce qui est donné comme outils pour en décider, comme entourage disponible, peut donner des surprises. L'orientation professionnelle ne s'est jamais passionné à prouver de son efficacité. Pour le futur du jeune, à l'époque, elle était peut-être encore plus une affaire de coup de bol qu'aujourd'hui.

- Vous êtes devenu autodidacte?

- Peut-être. L'école a tellement de lacunes à combler pour faire entrer dans la vie d'adulte. Philippe Bouvard qui a suivi des chapitres d'autodidactes avec ses propres citations parfois très amusantes qui le prouve. Être à la bonne place, au bon moment fait partie de la réussite d'une vie. La bonne place se définit en fonction des gens que l'on rencontre et qui vous prendrons, un temps, sous leur protection. J'ai un faible pour les autodidactes qui réussissent. Oui. L'éducation n'est pas limité aux seules années de l'enfance et de l'adolescence. On continue toujours à apprendre si l'on veut vivre avec le maximum de chances. 

- Et vous avez choisi la science. 

- En fin de secondaire, j'avais bien le sentiment d'appartenir au monde de la science et moins à l'utilisation des connaissances liées aux lettres. La science a tellement de débouchés, disait-on. De la science, j'en avais manifestement le goût et l'envie. Mais, il fallait choisir au sortir de l'athénée. Profondément généraliste, je n'aime toujours pas aller dans trop de détails, ni me cantonner dans une imagination trop ciblée. Ce fut la science mais par une voie de traverse.

- Instable?

- Pas vraiment. J'ai reproché à mon double de rester muet dans ces temps de dilemmes. Des temps qui ont été des périodes de troubles intenses, jusqu'à la démesure. Au niveau parental, il ne fallait pas trop espérer avoir un conseil. La fin du secondaire fut donc une période de doute. Assimiler une matière, inventer de nouvelles voies mais surtout pas du gavage forcé. Toujours dans ma petite chambre au 3ème étage, qui faisait face à l'école primaire pour rester dans l'ambiance de l'étude, j'hésitais et cherchais toujours parmi les voies d'une tête bien faite, puisque celle de la tête bien pleine ne me convenait pas. Mon double arriva enfin pour me soutenir. Ce "copain" avait des ressources cachées. Il me suggéra la chimie. La chimie, métier d'avenir, qu'on disait à l'époque. La grande université, un monde inconnu qui fascine, devait dès lors être envisagé. Pas d'opposition, pas d'encouragement à espérer. Un faire valoir, peut-être, pour ma mère. Pas vraiment pour moi. Mais un scientifique, ça c'était sûr. Un esprit jamais satisfait. A l'enregistrement, cela se confirmait. Beaucoup d'impatients se pressaient dans la file. Eux, ils savaient visiblement où ils mettaient les pieds. Ils en connaissaient les filières et les avantages. Leur confiance me rassurait.

- Pourtant, vous avez passé ce chapitre de la chimie pour vous lancer dans tout autre chose.

- La chimie, c'était des formules, bien sûr. Passe encore; il suffit d'un peu de mémoire. C'était aussi des manipulations pratiques des éprouvettes au labo. Avec mon manque de passion pour tout ce qui était trop manuel, je me retrouvais légèrement déforcé dans la pratique. Une éprouvette qui se retrouvait brisée au sol, prouvait qu'il pouvait y avoir une erreur d'option prise. La Saint V m'avait laissé assez déçu. La bière ne m'a jamais intéressé énormément. Le baptême, une sorte de chausse-trappe avec des bleus consentants. Les seuls noms qui me restent en mémoire? Peut-être Lucie De Brouckere qui avait un charisme particulier. Qui donnait ses cours qu'il fallait assimiler et surtout pas apprendre par cœur. Elle détestait cela.

- Vous y êtes-vous infiltré entre les éprouvettes?

- Je tins bon. Oui. Mon double m'y encourageait: "Tu ne vas pas lâcher prise au milieu du gué", disait-il. Mais, je sentais que malgré tout qu'il n'aurait pas fallu beaucoup d'éléments pour me faire changer de direction. Le nucléaire, folie de l'époque, me bottait assez, mais c'était loin, très loin. Les années nécessaires passèrent à force d'opiniâtreté mais pas de conviction.

L'université suit une autre manière d'enseigner. Tous les appareillages de conduite disponible mais pas de mode d'emploi et pas de manuel d'entretien. Libre. Pas de contrôles de vitesses qu'à la sortie du circuit. La méthode m'allait en définitive assez bien pour donner le temps de la compréhension. Mais, étais-je fait pour la chimie? L'infiniment petit, l'atome m'avait plus intéressé que les molécules complexes de la chimie organique. La physique, peut-être? Je continuais à me tâter. Le temps passa et arriva le moment du point final.

- Et en définitive, qu'avez-vous décidé? Le travail, nous n'en avons pas encore parlé.

- Exact. La chimie, une science déjà ancienne pourtant. C'est alors ce que voulait dire "informatique" arriva à mes oreilles. Cette science était à ses débuts à cette époque. Cette science du numérique me fascina très vite. Des constructeurs, dans l'urgence, organisaient, seuls, des cours ex cathedra. Tout à écrire, tout à imaginer. Opportunisme total, de ma part. Et, ce fut le début d'une nouvelle aventure. Aventure qui a duré près de 40 ans. Être arrivé "just in time in a new environnement" est toujours une chance. Je parle en anglais, parce que c'est la langue véhiculaire dans cet environnement. Tout était à faire et à inventer. Le software de base avant celui de l'applicatif était une manière originale d'aborder ce monde des chiffres binaires qui ne voit une porte que comme étant ouverte ou fermée. Le boulot devenait un hobby comme un autre. Après, des pontes ont voulu dissocier le hardware du software. Quelle bonne idée. Moi qui ne voulait pas aller voir ce qu'il y avait sous le capot.

- Vous préférez l'invention à l'utilisation qu'à la conception. 

- Le développement est une forme d'invention, en effet, même si elle avait ses propres règles très limitées en possibilités à l'époque. Rien à voir avec aujourd'hui où l'on ne pense même plus à rationaliser l'espace pris par les données ni le temps pour les traiter. Mettre de l'ordre dans cet enchevêtrement de passages non cloutés, un paradis pour l'ambitieux de la bataille avec lui-même et une machine qui n'a rien à dire sinon obéir. Un match perpétuel où toutes les parties gagnent avec seulement l'opiniâtreté.

- Ce travail, que l'on connait pour être  stressant, vous plaisait?

- Quand le travail devient un hobby, ce n'est plus un travail. L'échec comme la réussite, sont parfois programmés à notre insu. Mais ce ne fut jamais un regret d'avoir coupé le fil de la chimie. D'abord dans de petites sociétés et ensuite dans une grande dans laquelle je suis resté pendant 30 ans dans la même entreprise.

- Regrettez-vous quelque chose à la suite de cette décision d'avoir abandonné ce qui vous avait intéressé jeune?

- Regretter n'importe quoi et pas uniquement dans ce cas précis, c'est du temps perdu. Du temps précieux qui ne vous permet pas de penser au présent et au futur. 

- Vous m'intéressez de plus en plus... Et votre entourage, des rencontres, des souvenirs?

- La rencontre avec le premier employeur qui me dit tout de go, "t'es un tiestu" (en Wallon, "têtu"). Sérieux s'abstenir. Etre "tiestu" a pris 40 ans. 

- Et votre épouse, elle aimait?

- La rencontre avec mon épouse, une rencontre de l'insolite. Très différente de mes passions. Un coup de foudre? Un complément parfait à ma propre personnalité? Il y a un peu de tout cela. L'informatique est resté pour elle comme King Kong que l'on aperçoit au bout de jumelles. Un King Kong que l'on a peur de rencontrer puisqu'on apprend vite comme étant très envahissant.

- Amusant. Votre épouse était complémentaire?

- Tout à fait. Elle avait ce que je n'avais pas. Elle a toujours eu un goût des belles choses bien supérieur au mien. Moi qui était le digne représentant de ma mère dans ce domaine, je n'aurais pu la suivre. Oui, j'ai aussi appris avec mon épouse, mon complément, comme j'aime le dire.

Le plus comique, c'est peut-être d'avoir vu la mise à la retraite prématurée de ma mère dès que ce qu'elle appelait les "foutues machines", se sont implantées péremptoirement dans la banque qui l'employait.

En milieu de parcours de mon destin dans la version numérique, une dizaine d'année de management m'a permis de constater qu'on arrive à un point où on n'est plus qu'une boîte aux lettres si l'on n'y prend garde. Gérer une "boutique" ne se fait pas uniquement de paroles en milieu de course. Mon département qui disparaît, un mauvais ou un bon coup de dés et ce fut le retour à la case départ du jeu de l'oie. Il faut toujours réserver ce jeu aux acteurs, aux "actings", et je vous l'ai dit, n'est pas acteur qui veut.

- La fin fut-elle douloureuse?

- Douloureuse, non, pas vraiment. Bizarre, oui. Mais on se rend vite compte que la vie réelle est parfois ailleurs que dans la virtualité des machines. La vie touche aux sciences humaines. La rupture numérique n'est pas une illusion d'optique. C'est par l'intermédiaire de la confiance, le rire, la psychologie et l'optimisme, qu'elles ont pris forme pour devenir mes guides. Il est clair que les sciences exactes m'attirent plus. La fin de carrière, ce fut de remarquer que même si on reste agile, on devient plus fragile. La timidité a fait partie de la première partie, mais en définitive, on arrive toujours à s'en soigner à condition de ne pas rester au milieu du gué comme porte-paroles.

- L'informatique a toujours le vent en poupe, non?

- C'est vrai. Je vais vous dire que bien avant les PC, avec une petite chiquenaude en plus, la petite équipe dans laquelle je travaillais aurait pu concurrencer Bill Gates sur les plans du software de base. Un accident d'avion de Cogar en a décidé autrement. Mais l'informatique a été aussi une "Grande Trappe", comme l'écrivait un GM avant de céder la place. Une trappe avant de devenir une "Grande Gaufre" lorsque j'ai remise l'histoirte sur la table de la réflexion alors que le GM le demandait en fin de bouquin. Une grande trappe pour les sociétés qui ont disparu et une grande trappe pour les hommes qui gravitaient dans le milieu et à la périphérie de ce milieu. Ce que le GM en question n'a pas toujours mis en évidence avec emphase, ni à la bonne hauteur.

- Pas trop la sensation d'être un has-been?

- Devenir un "has been", on le devient de plus en plus tôt dans ce domaine de pointe. Tout va plus vite qu'ailleurs. Cela ne veut pas nécessairement dire qu'il faille "disparaître". Il s'agit surtout tenter de passer le relais à d'autres. Le jour de passer ce flambeau a été une occasion pour moi de préparer quelque chose qui m'était totalement inconnu: une mini-pièce de théâtre. Quelques petits rôles complémentaires parmi les spectateurs pour compléter un monologue bien préparé. Cela s'appelait "Rock around the clock", un titre qui m'avait beaucoup plu et qui représentait ce qui avait été le sentiment du moment. Il est toujours vrai.

- L'écriture, vous aimiez cela?

- Non, au départ, comme je vous ai décrit ma pauvre approche littéraire. Si vous vous souvenez de mes dons en dissertations et en rédactions (rires). C'était un galop d'essais, un challenge. Je n'avais jamais écrit une phrase littéraire avant cela. Un rapport d'exploitation, c'était tout. Jouer son propre rôle, plutôt que celui de quelqu'un d'autre, est déjà moins difficile. Les mimiques, les grimaces et les sourires sont plus vrais. La retraite était là où on existe pour d'autres et la recherche d'un autre hobby. Bizarrement, ce fut l'écriture que j'ai choisi et pas l'aspect manuel qu'une retraite peut apporter. Pour découvrir en définitive le pourquoi je n'étais pas bon dans ma jeunesse. Avoir le choix du sujet à disserter et avoir le temps de le penser, de le cogiter, de le secouer dans mon sommeil. 

- Une pause pour reprendre haleine ou atténuer l'excitation des retrouvailles?

- Pour les deux. Ceux qui croient gagner en permanence ne sont pas les meilleurs. J'aime les caractères opposés, les contrastes en tout. Les gens qui ont quelque chose à dire d'original, de surprenant. J'aime le classique mais pas le conventionnel. Prendre ses distances après avoir essayé de fusionner le non-fusionnable. Mais, il faut accepter la joute des pensées, sinon je m'évade sur la pointe des mots. Etre créatif, original, c'est accepter de faire beaucoup d'erreurs et de bides magistraux sans changer de politique et recommencer dans un autre contexte ou un autre cadre. L'honnêteté et la franchise peuvent être blessantes pour l'entourage. Il est toujours délicat de faire remarquer les incompréhensions de certains de manière humoristique, mais, cela passe mieux avec la légèreté et le sourire. 

- L'écriture, une nouvelle passion, donc?

- Il faut être passionné au moment où on fait les choses. Avant l'envie, c'est trop tôt. Après c'est trop tard. Fonctionner par la confiance plutôt que par la peur de l'autre et de ce qu'il en dirait.

- Individualiste?

- Etre individualiste, c'est accepter que l'autre peut l'être autant et vouloir exister par lui-même. Etre le tire-fesses quelques fois, plutôt que de se les faire tirer. Etre extraverti, c'est d'office déranger les introvertis dans leurs habitudes.

- La littérature, c'est tout autre chose que le numérique.       

- J'ai baigné dans le milieu numérique pendant trop longtemps pour ne pas en garder des traces indélébiles et une logique très particulière, même lors de l'écriture. Entre une idée de départ et l'arrivée, il y a un scénario qui doit tenir la route. Quand on se veut en plus éclectique, il y a de la matière à soulever.

- Avez-vous des regrets? Des choses que vous avez raté?

- Bien sûr. Apprendre la musique, le dessin, la peinture, les arts en général. Ne pas avoir de successeur pour transmettre un flambeau de l'expérience. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas être prêt à rebondir après avoir écrit son passe-muraille pour être plus sûr du présent et avoir plus de confiance dans le futur.  

Nous en parlerons la prochaine fois, si vous le voulez bien... car, c'est ici « Où j'ai le temps de réfléchir au calme et au frais », comme le penserait Bouvard encore une fois.


12:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.