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08/12/2011

11 - Rencontres insolites

« J'ai rencontré quelques peines, j'ai rencontré beaucoup de joie; c'est parfois une question de chance, souvent une histoire de choix », Grand Corps Malade

0.jpg- Merci, pour avoir fait revivre ces années folles. N'y a-t-il pas eu de bonnes surprises?

- Si. Une visite insolite et inattendue. Une anecdote presque, puisqu'elle n'a rien apporté de nouveau. Je devais avoir 16 ou 17 ans.

Ce jour-là, la porte de la classe s'ouvrit, laissant le passage au recteur de l'athénée. Il vint près de moi et me souffla à l'oreille: "Il y a quelqu'un qui t'attend dans mon bureau". Il n'en dit pas plus et se dirigea vers la sortie. La surprise devait se lire sur mon visage.

M'excusant auprès de celui qui donnait la leçon, je suivis, intrigué, le recteur en traversant la classe et le préau. Espace suffisamment long pour me donner le temps de creuser avec tous les sens ma mémoire de qui aurait pu m'attendre.

Il me précédait toujours de quelques pas et m'indiquant la porte ouverte, m'invita à y pénétrer. Lui, d'habitude plus soucieux de ce qui se passe, s'éclipsa, jugeant que sa mission était terminée. 

A l'intérieur du bureau était assis un Monsieur, inconnu par moi, dont je n'aurais pu dire, quel vent aurait pu l'envoyer dans mon champ de vision.

"Bonjour", me dit-il, en me tendant la main.

"Bonjour, Monsieur", lui répondis-je inquiet.

"Tu ne me reconnais pas. Je suis ton père et je suis là pour t'annoncer la mort de mon père Donc, de ton grand-père".

"Ah, bon", parvins-je à lui répondre, sans émotion, toujours sous le couvert de la surprise.

Si j'avais pu me cacher dans le trou de souris du bureau, je pense que je l'aurais fait. L'entrevue ne fut que de très courte durée. Je ne sais si ce fut un moment heureux ou non. L'inconnu ou le paternel s'en retourna comme il était venu, par la même porte. Pas d'embrassades, pas d'effusions.

Pas de préparation à cette rencontre presque insolite. L'« effet retard » avait, une nouvelle fois, pris le dessus. 

Je ne suis pas allé à l'enterrement de ce grand-père paternel. Ma mère, informée n'y accorda pas plus d'importance. Remuer le passé, elle ne le pouvait probablement plus. Pour moi, je ne sais si l'entrevue n'aurait pas été profitable dans plus de durée. Peut-être aurais-je pu apprendre bien plus tard à connaître ma demi-sœur?

Depuis lors, plus la moindre nouvelle. Une parenthèse fermée à jamais. N'avoir eu qu'une demi-famille et non pas une "Double enfance" comme le chante Julien Clerc. Ce n'est que bien plus tard, que j'appris que j'avais une demi-sœur. Je ne l'ai jamais rencontrée. Le bottin n'a pu me dire s'elle existait quelque part.

- Vous avez des reproches à ce sujet? 

- Je dirais, Maman, je peux te comprendre, mais tu ne t'es pas posé la question de savoir si un père ne m'aurait pas plu, cette fois-là. Tu avais ta réponse avant moi et la mienne n'avait pas d'importance. J'aurais voulu qu'on en discute avant que tu ne sois plus capable de me répondre avec la mémoire nécessaire pour les comparer avec les miennes, avant que tu ne disparaisses. Aujourd'hui, je suis convaincu qu'un père est absolument nécessaire et j'ai probablement raté quelque chose sans père. Un enfant, peut-être, aussi. Quand je pense à ce qui m'avait manqué un frère ou une sœur, c'est reconnaître un manque, une finition incomplète. Ce qui s'est passé, n'est-ce pas un peu ce qu'on appelle aujourd'hui, l'aliénation parentale?

- Des regrets, donc?

- Regretter c'est perdre son temps. Je ne vous cache pas un pincement au cœur à l'écoute de la chanson "Mon vieux". Peut-être, le fait de ne pas avoir eu de père à qui faire pleinement confiance et se poser de l'utilité des choses plus masculines, du pourquoi de l'éducation et de l'instruction, qui n'a pas reçu de réponses logiques sinon celle du tâtonnement, entre succès et échecs.

Heureusement, il n'y eut pas de jeunesse déboussolée par la décomposition et les recompositions successives des familles que l'on trouve aujourd'hui. Entre père biologique, père de remplacement, père adoptif, le beau-père, le parâtre qui tirent à eux chacun la couverture, difficile de trouver le plus fiable.

Mon épouse a dû être une rencontre insolite pour ma mère. Différence de caractères. Ma mère ne l'a jamais dit, mais j'en ai eu des échos, elle était hostile à mon mariage deux ans après. Elle n'avait pas réussi son coup. Elle nous incita ensuite à profiter de la vie avant d'avoir des enfants, pour finir par le déconseiller à demi-mots. Il fallait plus d'assurances financières et elle ne pensait pas pouvoir y contribuer si cela se passait. Mon épouse a pris peur. Moi, j'ai été embrigadé dans le travail et le temps a passé à grande vitesse. C'est exactement comme cette phrase "Où il est question d'amour sous différentes formes qui ne sont pas toujours romantiques", dirait encore ce-même Bouvard.

L'envie ne vient qu'avec l'expérience et pas par la surprise des décisions prises dans un espace de temps trop court pour cette question trouve une réponse toute faite. C'est le regard vers d'autres qui ont une famille au complet qui pourrait le confirmer ou l'infirmer. 

Le temps efface heureusement beaucoup de déconvenues, mais les impressions de ratages laissent un goût parfois amer dans l'arrière de la gorge. Alors, il faut le cracher très vite pour qu'elle ne devienne pas une maladie.

De la vieille école, il me fallait réussir sans trop me poser de questions. Réussir et arriver au bout de quelque chose sans penser. Réussir dans la vie et gagner d'argent, sont deux choses différentes mais que l'on associe trop facilement. Dans cette ascension au forcing, on oublie toujours quelques marches. 

S'embarrasser des critères de notre société contemporaine, il y a longtemps que je n'y pensais plus. J'ai fait ce que j'ai voulu, au moment voulu. L'après ne m'importunait pas trop. Dans le monde des adultes, je me suis rendu compte que ma mère si elle ne comprenait pas les choses, elle était encore plus loin de vouloir et de pouvoir les comprendre.

Était-ce une autre manière de déclarer que son quotidien lui paraissait décousu ou la dépassait lors de sa dernière question sur le lit de la souffrance? Rien n'est noir, rien n'est blanc. Certains le reconnaissent vite, d'autres jamais.

L'analyse intérieure n'était qu'une sorte de pré-formatage en fonction de son expérience propre et de son éducation.

Le soir, à côté du feu, on ne se sert pas uniquement du "Il était une fois...".

Cendrillon et le Magicien d'Oz, c'est du cinéma. Il n'y a pas de bons, pas de mauvais. Les hommes sont faibles. Les instincts sont souvent plus forts que la raison.

Le rêve de la vie de ma mère aurait été d'être ballerine ou danseuse. Le patinage sur glace la passionnait. Elle en aimait les compétitions. Elle rêvait dans ces moments-là.

Lire des livres de Slaughter, qui finissent bien, a été longtemps sa manière d'appréhender le monde. La source s'est tarie un jour sans qu'on s'en aperçoive.

Les dernières années de sa vie, plus aucun livre ne traînait sur la table. Le goût devait l'avoir quittée pour se retrancher sur son passé plus interne.

Le vert-de-gris s'installait progressivement, insidieusement.

Le sourire s'éteignait de concert. Les films ne devenaient que des images qui passent sans plus les comprendre juste pour passer le temps.

Ses amies lâchaient prise en séquence, l'une après l'autre. Il y avait le téléphone pour sortir de chez elle avec des nouvelles qui ne devenaient que des non-lieux, des phrases toutes faites, répétées à loisir, mais plus de rencontres insolites.

La passion ne sévit plus quand elle s'encroûte dans des nébuleuses des envies mal définies.

Si je me suis introduit dans cette vie en parallèle, elle ne pouvait pas me donner une tendresse qu'elle n'avait pas au fond d'elle-même.

Confucius disait "Quand vous rencontrez un homme vertueux, cherchez à l'égaler. Quand vous rencontrez un homme dénué de vertu, examinez vos propres manquements.".


 

12:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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