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16/12/2011

09 - La grande école du danger de la solitude

«Si les écoles cessaient d'être obligatoires, quels élèves resterait-il au professeur qui fonde tout son enseignement sur l'autorité qu'il exerce ?», Ivan Illich

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Une intermédiaire médiatrice entre tout à coup, dans la conversation.

- Comme narrapèreteur, vous parlez de vous. Mais je ne vais pas vous laisser parler en direct. Je vais vous poser des questions. Apparemment vous n'avez pas eu d'enfance très enthousiasmante? Vous parlez de votre entrée à l'école primaire et cela semblait aller mieux. Est-ce que je me trompe? L'après fut-il de la même veine? Vous en souvenez-vous?

- Non. A l'école primaire, pas besoin de transcender sa mémoire. Il suffit de progresser avec ses impulsions et ses intuitions pour progresser dans la connaissance. L'école était en face de l'endroit où j'habitais au 3ème étage, sans ascenseur. Cela voulait dire que qu'il fallait monter le charbon de la cave. De l'école primaire, je me rappelle le pupitre, les plumes et l'encre dans le petit encrier rond dans le coin du bureau d'écolier dont le siège faisait partie de l'ensemble. A la récré, les jeux de billes, plus tard, ce fut le yo-yo que l'on faisait monter et descendre avec le plus de figures possibles.

A la "grande école", que l'on appelle l'athénée, ce fut un changement d'optique et de méthode. C'était étudier et passer à la vitesse supérieure où l'intuition ne joue plus. Nous entrons progressivement dans le domaine du bourrage de crâne. Vous souvenez-vous de ma réponse innocente de l'"or" qui devient "jambon"? Plus question de répondre ainsi dans cet environnement. Ce serait la honte, jusqu'à la fin des temps.

- Qu'avez-vous trouvez de tellement changé?

- Apprendre sans l'appui des réalités, par la seule abstraction, sans réelle logique commune des matières enseignées. Ce qui nous entoure dans la vie de tous les jours n'y avait plus sa place. Un programme était à fourguer aux jeunes tel quel. Il était à digérer, coûte que coûte, dans les différents tiroirs de la connaissance sans liens bien évidents entre eux. Il n'est, donc, pas nécessairement au diapason de ce qui est demandé par les élèves et très loin de leurs préoccupations initiales. J'ai toujours envié les copains qui se mettaient la bonne parole en mémoire pour pouvoir la réciter ensuite sans la comprendre. Assimiler prend toujours plus de temps, plus d'expérience. Mais, pour débuter, emmagasiner leur suffisait. Pas à moi. J'aimais ce qui était "praticable" en sortant de l'école.

- Donc, cela ne s'est pas bien passé?

- Pas vraiment, en effet. Un exemple... Les interrogations écrites étaient ma hantise. Plutôt lent à la détente, avec un retard à l'allumage, je reconnaissais que la leçon de la veille n'avait pas encore mûrie suffisamment dans ma tête. Alors, quand je parvenais à passer son cap et arrivais à la leçon suivante sans passer par l'étape de vérification de l'apprentissage de la précédente, je ne pouvais que souffler un profond "ouf" de soulagement. Après le vote sanction, les problèmes commençaient.

- Du retard à l'allumage quand on voit où vous êtes arrivé, seul, c'est étonnant.

- Ce fut un effet retard dans la compréhension et dans la manière de donner des cours, qui était en cause. On ne semblait pas avoir besoin d'un pas de recul dans l'enseignement. Pas d'ajustement à l'échelle de l'élève. L'improvisation, je n'aimais pas. La répartie n'était pas mon fort. J'aimais analyser avant d'accepter le message qui était présenté comme seul plat de résistance. Cela n'a d'ailleurs pas changé. A la différence, à cette époque, je ne pouvais imposer mon rythme. Les résultats s'en ressentaient et pas mal de zéros s'accumulèrent pendant quelques années du début de l'enseignement à l'athénée. Les rédactions et les dissertations furent les premières pierres dans le jardin. Avec un sujet précis, sur commande et dans un temps limité, elles n'avaient pas l'heur de me faire progresser dans la bonne direction. Le côté littéraire n'était pas le violon d'Ingres. Je manquais d'images à mettre en correspondance pour caricaturer ces imposés. Une feuille blanche ne m'a jamais inspiré. Seule l'évasion, en dehors de toute contrainte, avait plus de chance d'aboutir avec plus de succès. Ce n'était pas cette liberté qui faisait l'unanimité des professeurs. Ils avaient leurs programmes, leurs objectifs qui n'étaient pas les miens. J'ai pris le temps pour m'y adapter moi-même. L'exercice de dissertation fut un véritable parcours du combattant. Il y avait une angoisse, un stress, à chaque fois, devant le sujet imposé. Je me rappelle l'un d'entre eux, banal pourtant, trop banal dans sa formulation qui posait la question : "Que pensez-vous de l'ordre? Êtes-vous pour ou contre?". De quel ordre, parlait-on? Je n'osai pas poser la question. Je me mis sérieusement à la tâche en pensant qu'il fallait parler de mon ordre personnel, de ma manière de ranger mes petites affaires. Sans m'en rendre compte, j'en pris ainsi le contre-pied, instinctivement. Parti-pris, résolument "contre" et j'allais le prouver avec la vertu du culot. Manque de pot, ce n'était pas de cet ordre dont il fallait parler, mais de celui dans la vie et dans la rue contemporaine. Recalé. Pas question d'en parler chez moi.

- Quelle furent les liens de vos parents avec l'école?

- Des réunions avec les parents. Mais, à l'école, elles ne faisaient que contourner le problème et confirmer l'erreur d'ajustement. Le professeur de français avait des difficultés pour présenter la chose à mes deux éducatrices attitrées. Élève volontaire mais qui n'a pas la vitesse suffisante à la détente. Tout était dit dans ce langage abscons. Le professeur n'avait compris que la surface du problème et pas décelé la source. Celle qui expliquerait que tout était plombé par un apprentissage sans tremplin ni filet dans une famille au complet et sans ressources intellectuelles.

- Que s'est-il passé?

- Alors, il a fallu changer son fusil d'épaule sans que personne ne le recommande. A ces réunions de parents, ma mère y était, bien sûr. Elle était partisane de la théorie qui dit que seul le résultat compte et qui est très peu intéressée par les détails pour y parvenir. Alors aider, elle n'y pensait même pas. Pour m'aider, ce fut le professeur de français, lui-même, qui me proposa de lire et de lire encore, mais pas comme je le faisais précédemment dans des Bob Morane avec trop d'affinité, sans parfois comprendre, mais en pointant les paragraphes intéressants dans les livres et en recopiant certains qui pouvaient être réutilisés. La mémoire n'y étant pas, j'avais perdu trop de temps dans le processus de lecture sans sans ses conseils avisés. J'ai commencé à tout noter. Puis, j'ai réduit la voilure. J'ai analysé les passages "délicats". Les bonnes citations, les bons mots, je les ai notés, soigneusement, sur un petit carnet avant de les classer par thèmes.

- Et cela a marché?

- Oui. J'ai commencé à suivre cette voie avec plus d'assiduité. Je ne comprenais pas toujours tout, mais mon carnet était devenu, en fin, un véritable journal de références. Dès lors, mes rédactions et dissertations furent mieux appréciées. Elles se retrouvèrent également dans un cahier que je possède encore. Livre d'images du temps passé, analysées, décryptées sans complaisances. Les cotations de mes pensées montèrent en flèche. L'année suivante, le discours ne fut plus le même, du moins, pour le prof de français.

- Vous semblez sous-entendre que du coté des autres matières, le problème de mémoire n'était pas résolu pour autant.

- En effet. Les interros écrites de début de journée me laissaient un goût amer, que seule, la sonnette de la récréation parvenait à me sauver. La mémoire pour emmagasiner les matières trop abruptes n'était pas venue du ciel. Alors, je me suis intéressé à ce qui existait comme bouquins pour améliorer cette mémoire déficiente. Il y en avait quelques uns sur le marché. Tous se ressemblaient. Tous attachés à des théories plus ou moins fumeuses, avec des filons mnémotechniques, pour un résultat très aléatoire, théorique et probablement très dépendant de celui qui en avait le problème. La lecture Kennedy, entre autres. Être rêveur et distrait étaient les spécialités qui ne me permettaient pas d'accrocher les faits et textes en mémoire. Pour améliorer la mémoire, j'ai même eu un épisode pendant lequel je m'étais introduit dans une petite troupe théâtrale de l'école. Peine perdue, beaucoup de théorie pour un résultat pratique bien maigre. On ne s'invente pas acteur. Pour jouer, il y a intérêt à l'aimer.

- A la fin de l'année, à force d'opiniâtreté, vous semblez être arrivé à boucher les trous de cette mémoire à force de contrainte et de travail à répétition et en boucles incessantes. Est-ce ainsi?

- Partiellement. Les mathématiques ont, pour moi, une histoire particulière. Cela avait très mal commencé avec un professeur qui avait ses têtes de pipes ou plutôt, de turcs. Un prof de Maths de l'ancienne vague. Son cours avait avec des relents sadiques. Je vins tout naturellement dans son champ d'investigation. Pour me faire comprendre ce qui n'avait qu'effleurer mon entendement d'élève pour l'algèbre, il n'était pas rare qu'il vienne par l'arrière, dans mon dos, pour me suspendre par le bout de l'oreille, m'entraîner vers le tableau et m'appliquer le nez sur la formule d'algèbre qui avait pris la clé des champs de ma compréhension. "Alors, Guy. On ne comprend pas l'équation. On rêve?" Tous les surnoms pour faire rire le reste de la classe, étaient bons et les "copains" savaient y répondre, au quart de tour, à ma timidité maladive. Mais, je durcissais doucement. Une des dernières fois, l'envie de mort dans mon regard ne l'avait pas effleuré. Heureusement ou malheureusement, peut-être.

- Les maths, votre hantise?

- Pas de doute, les maths étaient la hantise de la plupart des élèves. Aujourd'hui, rien n'a changé, je suppose. Pourtant, à partir d'une année, en 3ème, je crois, changement de professeur de maths. Un jeune prof de Math allait trouver le sésame dans ma cervelle pour les chiffres comme pour les lettres qui l'accompagnaient. Il suffisait souvent de découvrir les bonnes clés à insérer dans la serrure. Il avait apporté l'imagination à son cours et l’extrapolation avec la vie réelle de tous les jours. Les formules, les équations, les dérivées et les intégrales qui écartent normalement de leur compréhension, qui rebutent, trouvaient tout à coup une échappatoire et nous faisaient rêver par l'intermédiaire du concret. Nous savions tous comment le faire dévier de son sacro-saint programme en l'emmenant dans les étoiles et les choses de la vraie vie. Il n'était pas dupe, mais c'était sa passion aussi. Il en profitait et se préparait à cette éventualité. Il savait qu'à un moment donné, il lui fallait revenir sur les rails de la théorie, mais il se faisait plaisir en dérivant des sentiers battus du programme. Tout le monde était donc content. Nous étions alors en pleine période de la conquête de l'espace et cela fut le sujet de prédilection, s'il en est. C'est alors que j'ai commencé à aimer les sciences exactes, comme si elles allaient expliquer tous les problèmes de cette conquête de l'espace. N'était ce pas le bon chemin pour l'envie d'accroître la connaissance du monde avec le regard de l'incrédulité et de la passion? 

- Avez-vous d'autres disciplines qui vous ont marquées?

- Mon attirance pour la musique classique me vient d'un autre jeune prof de l'époque qui a fait beaucoup de chemin depuis lors. Bien plus tard, devenu inspecteur de l'enseignement musical. Max, c'était son prénom, sut mettre de l'ordre dans mes notes discordantes et mettre le classique et le moderne de l'époque en symbiose. La chanson prit même forme dans une chorale dont il était le maître de musique. Cela sans baguette. Pour le seul plaisir. Rien ne l'imposait à construire cette chorale. Un disque 45 tours fut même en chantier avec des « Porgy and Bess » et « West Side Story ». Je regrette aujourd'hui de n'avoir pas poussé plus loin l'étude d'un instrument et du solfège. Mais vous savez, on ne se refait pas aussi facilement et il faut se contenter de ce qu'on a. C'était des années Michel Vaillant, de Piloter, de Salut les Copains....

- Donc, votre expérience dans cette école vous a laissé un goût mitigé avec certains professeurs qui avaient pourtant eu l'occasion de vous titiller l'esprit.

- Cette école-là, la grande, m'a donné quelques fils à retordre en fonction de mon manque de préparation et de ma candeur. C'est certain. Plus question d'avoir un titulaire qui me suit et qui connaisse tous les éléments avec mes faiblesses et mes points forts. Je vous expliquerai la suite dans un autre chapitre.0.jpg

En parallèle, en dehors de la classe, je me suis retrouvé aussi entre chiens et chats, entre grandes gueules et gros bras. Rien de nouveau, toutes les écoles connaissent ce genre de caïds. Les plus huppées ne sont pas les moins dangereuses. Les différences de classes commençaient à poindre. Les clans se forment et éliminent ceux qui n'ont pas le goût de faire partie de la meute des réactifs à l'enseignement. Je gardais des envies d'apprendre et je n'étais pas tenté par l'aventure. Cette aparté me créa très vite quelques ennuis. Aujourd'hui, avec les problèmes de drogues que l'on connait autour des écoles, je ne serais peut-être pas allé plus loin. Mais reprenons le fil.

- Oui, et le fil virerait au rouge dans cette école?

- A la fin du circuit des primaires, j'avais subi une fameuse chute, pour me retrouver au sol avec les dents cassées. Je vous passe des détails financiers et autres. L'esthétique et l'intégrité physique avaient été touchées. Les réparations dentaires se poursuivirent et eurent des suites inattendues. Des produits odorants dans la bouche donnèrent, chez ses condisciples, l'envie et une raison de me repousser. Vous savez, ces produits dentaires ne font pas que désinfecter, ils infectent aussi par l'odeur. J'étais devenu le "pestiféré" tout désigné. Le surnom d'un animal choisi pour la circonstance ne faisait pas dans le détail, ni dans l'espoir d'une mauvaise interprétation. "Putois, t'as encore oublié ta leçon?".

Ce surnom me colla à la peau quelques temps. J'ai dû en assumer les "dégâts collatéraux". Sans naturel à me battre pour défendre mon intégrité morale, je sortais, à chaque fois, d'une ambiance sulfureuse, un peu moins fier, retranché derrière ma solitude, ma lâcheté, pourrait-on penser. Mais, me battre physiquement n'avait pas  l'heur de plaire par mes deux éducatrices dans le "Home, sweet home". Un essai de défense contre les adversaires, fut très sérieusement réprimé et sanctionné. Une période de solitude, de désert de bonnes relations suivies, s'installa. Il me fallait pourtant parler à quelqu'un. J'ai inventé un double de moi-même par l'esprit. Un frère inexistant, remplacé par un fantôme virtuel, plus fort que moi et qui allait me comprendre, me corriger, me défendre, parfois en accord, parfois complètement opposé à moi-même. Voilà ce qui allait faire l'affaire. Lui, au moins, allait m'aider à supporter certaines de mes angoisses et à surmonter mes crises internes.

- Votre subconscient?

- Schizophrénie, dirait-on, peut-être avec un mot savant? Non, en réalité, plutôt une conscience, une réaction judicieuse aux contacts et aux réactions des autres pour contrecarrer mon état impulsif trop marqué et qui aurait pu dégénérer sans cela. Je n'étais pas du genre mazo. Je ne le serai jamais, d'ailleurs. J'étais timide, j'avais toujours une peur viscérale mais je me suis soigné progressivement. Mais n'anticipons pas...

Ce sera « Où je fais le procès des mots composants les phrases terminales mais où, par la force des choses, je me comporte comme un débutant », comme fermerait la conversation, Bouvard avec, probablement, une idée derrière la tête.


12:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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