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24/12/2011

07 - L'abeille et le papillon

« Où je comprends que ma caisse ne sera jamais livrée à personne », Philippe Bouvard.

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Les orages se préparaient à l'horizon, de plus en plus violents.

Voyant le drame programmé et les crises à répétition dans le ménage, les anciens acteurs se cachaient dans l'ombre, prêts à réagir dans leurs propres intérêts intimes.

La grand-mère, Julie, d'abord, voyant l'occasion de récupérer sa fille, appuyait ce sentiment d'inconfort du ménage. Elle exhortait de mettre un terme à ce mariage forcé.

- Cette fantaisie a assez duré. Il ne fout rien. Il est en permanence au café. Tu vas avoir des problèmes de plus en plus graves, lançait-elle à sa fille.

Pour elle, il fallait rentrer au bercail sous sa protection, comme avant. On se foutait bien si les conséquences d'une séparation pouvaient avoir un impact dans la suite.

Juste avant les 6 ans du gosse, tout se mit en branle pour casser ce qui n'aurait jamais dû exister. Une procédure de divorce fut mise en branle.

Si la justice, on la dit lente aujourd'hui, elle avait une allure de tortue maladive à l'époque.

En ce temps-là, pas de procédure de divorce en abrégé. Deux ans n'étaient qu'un minimum pour conclure une désunion même par consentement mutuel. Les procédures et les conditions de la séparation avaient été proposées pour que les choses aillent le plus vite. Ce fut deux ans, tous frais payés et racolages de part et d'autres compris. Aucune pension alimentaire payée par le mari ne fut réclamée, à la condition expresse qu'il n'essaye pas de prendre un peu du temps du gamin.

Aujourd'hui, cette solution ne serait plus possible, chaque parent ayant droit à percevoir un temps à partager avec l'enfant dans un couple séparé. La famille recomposée se produit plus souvent aujourd'hui, mais elle se recompose avec les deux sexes. Ce qui n'est pas nécessairement plus rassurant pour les enfants. 

Si le père avait résisté, un temps par orgueil, il avait dû sauter sur l'occasion pour que cela se termine.

A l'école, les institutrices avaient été drillées pour ne pas lui céder le "gamin" à un visiteur masculin à la sortie des cours. Une autre sortie de l'école était prévue pour quand cela arrivait et la mère était prévenue.

- Non, désolé, votre fils n'est plus ici. Il a quitté le cours appelé par sa mère, il y a une demi-heure, disait l'institutrice.

La rue devenait une seconde résidence dans l'attente. La grand-mère et la mère eurent quelques ratés dans le camouflage et des altercations mémorables, en rue, entraînèrent l'intervention de la police.

Inconscient, le gamin en avait ajouté une couche bien malgré lui par ses jérémiades.

Appelé au poste, la question de la police vint à destination du "gamin".

- Où veux-tu habiter? Chez ton père ou chez ta mère?

Dans la candeur, il avait répondu, mal préparé à ce genre de questions, de manière naïve.

- Chez ma mère et chez ma grand-mère, quand je vais chez la mère de mon père, je reçois à manger et j'en reviens toujours malade.

Kafka, enfant. Rien à en tirer de vraiment de très utilisable pour les oreilles d'un flic, mais cette réflexion était écrite dans le rapport.

Au bout de ces péripéties, l'autre grand-mère, Julie, avait gagné.

Une nouvelle famille était formée ou reformée, la fille et le petit fils dans son giron protecteur avec à bord, deux générations de femmes, le faux "tonton", le Loulou et le "gamin" en arrière-plan.

Julie reprenait son rôle d'abeille ouvrière, avec plaisir. Elle avait l'instinct maternel qui manquait à sa fille. A la mort de son époux à l'âge de 26 ans, elle avait dû redresser la barre et resserrer les boulons avec une fillette unique qui n'avait alors que six ans. L'expérience d'infirmière d'occasion, vécue après la guerre avec le mari souffrant des suites des gaz inhalés, allait resservir.

Pour se souvenir de ce grand-père inconnu, il y a une place au cimetière de la commune et un nom gravé dans un monument. Des douilles gravées avec le prénom de sa fille "Raymonde" en faisaient partie et étaient restées longtemps sur un meuble bien en vue. Rien d'autre de cette époque ne subsistait.

Julie n'avait jamais été favorable à l'union de sa fille et avait dans ses plans de mère de la récupérer avec le rejeton dont elle était la marraine. 

Pas d'instruction, seulement la force du poignet et un besoin de charisme pour relever le défi. Une pension de veuve de guerre qui seule pouvait adoucir une vie dure de labeurs dans de petits travaux d'entretien.

Julie, une personnalité bien marquée, tout en intuition féminine! Sans instruction, peut-être, mais une présence, un charisme formés par l'expérience. Tenir coûte que coûte sa fille à l'écart des privations d'une telle période était l'objectif. Sa fille représentait son capital.

Elle n'était pas seulement une abeille, elle était aussi une formidable conteuse.

Elle savait s'attirer une audience et aimait raconter son passé, alors que sa fille restait le plus souvent silencieuse en arrière plan, admiratrice et l'appuyant pour confirmer quelques histoires vécues en commun. Chacune avait connu une guerre différente.

Julie n'avait que 14-18 ans pour parler de cette première guerre.

Raymonde, elle, en avait entre 20 et 25 ans. Un âge qui aurait permis d'avoir des souvenirs à raconter à la génération suivante. Ce ne fut pas le cas.

Longtemps après, à force d'entendre les mêmes histoires de Julie, cela semblait un peu réchauffé aux "informés". Tant que c'est un jeu de rôle, qui s'en plaindrait?

Cet instinct maternel de protection, d'amour n'avait pas été transmis dans la génération suivante, plus rebelle et qui était passé à la forme papillon en transitant par la forme chenille.

Il faut dire à décharge que Raymonde, sa fille, a eu l'amour maternel et l'absence d'un paternel. Ses désirs les plus fous comblés. Les leçons au sujet du sexe, elle ne les a pas reçues. Cela expliquerait peut-être, la suite mal assumée de papillon dans l'histoire.

Mariée, changement radical de physionomie avec un futur moins stabilisé. La valeur de l'argent et des valeurs liés à la finance prirent, tout à coup, plus d'importance. Les privatisations et l'épargne, sous toutes ses formes, avaient pris le dessus de toutes les préoccupations maternelles. Cette préoccupation tourna, plus tard, à l'obsession, à l'avarice. Le plaisir d'amasser, de thésauriser vint on ne sait d'où, quitte à en devenir désagréable pour ceux qui en dépendaient.

Un œuf, coupé en deux, pouvait bien servir deux fois. Une pour le blanc, une autre pour le jaune. Rien ne se jette dans ce monde-là. Le pain perdu n'a ce surnom que pour ceux qui n'y prêteraient pas d'attention. Pas mauvais, d'ailleurs, le pain perdu, à condition qu'il ne se répète pas à toutes les occasions.

Julie se demanda souvent où elle avait pu apprendre ce genre de rationnement.

Le petit magasin de fausse bijouterie dont elle s'occupait, fut très vite cédé.

Le travail d'indépendante n'allait pas vraiment avec la vie de "papillon" qui demande de l'évasion à heures fixes.

Un jour, une opportunité s'ouvrit dans une banque. Elle y devint employée et une nouvelle carrière commença. Une nouvelle vie mieux organisée, avec des heures précises, sans comptabilité en fin de journée. Après le travail de la journée, elle pouvait recommencer à reprendre sa vie de jeune fille.

Le travail à la maison pour la maintenance, les repas de cuisine, de parrainage du fils était assuré par plus compétente qu'elle, à sa mère, Julie.

Pas de remariage en vue. Une sorte de pacte entre la mère et la fille s'était établi. La fille unique, choyée, n'y voyait pas vraiment d'intérêt.

Plus tard, le père, lui, s'était reconstruit une famille recomposée et avait eu une fille sans que personne ne cherche à s'en informer.

Au début, cette famille de femmes se retrouva ainsi au 2ème étage, d'une petite maison à appartements à Uccle.

Une ambiance désagréable entre mère et fille qui ne voyait la maison que comme un pied-à-terre, un tremplin vers un ailleurs qui allait devenir de plus en plus éloigné, s'infiltra dans le processus.

Les deux ou trois amants de Raymonde étaient tous des hommes mariés.  Une désolation pour ma grand-mère qui voulait que sa fille refasse sa vie dans les règles de l'art.

Ses amants étaient tous plus éduqués et plus intelligents qu'elle. Si le sexe faisait partie du jeu puisqu'il fallait que le corps exulte selon Jacques Brel, elle ne voulait pas laver les chaussettes d'un homme, selon son expression. Quand elle se faisait jeter par une concurrente, elle était prêt à défendre sa place de concubine qu'elle avait choisie. On ne savait qui profitait le plus dans cet échange de bons procédés. L'amant ou l'amante? 

Les voyages étaient, à cette époque, limités à une centaine de kilomètres.  

Au mieux, la mer du Nord accueillait les premiers vacanciers bruxellois. A la plage, Guy creusait un trou dans le sable pour construire son magasin. Il avait été ramassé des coquillages comme monnaie d'échange pour acheter et vendre des fleurs de papier de couleurs. 

Ces années-là étaient des années de communisme triomphant. La doctrine matérialiste qui faisait peur à la papauté, était-elle en passe de m'envahir? 

Dans le sable, on ne joue pas aux billes incrustées de belles couleurs vives comme à l'école. Les grosses billes agates ne résistaient pas plus pour faire sauter les billes des adversaires.  

Mais, on commençait à s'intéresser dans les sphères les plus privilégiées à des voyages plus lointains. Le rêve d'évasion se faisait sentir puisque le confort ne faisait plus tourner les têtes.

Le "papillon" voulait voler et voyait de nouvelles ambitions dans les voyages.

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Dans la maison, la locataire, à l'étage inférieur, avait des enfants qui s'étaient construits une vie au Brésil.

Des photos, des lettres parvenaient de là-bas et intéressaient le "papillon" au plus haut point.

Du rêve, encore une fois.

Le Brésil, c'est loin mais il y avait moyen, plus près, d'organiser ses besoins extraterritoriaux épris d'exotisme.

Pas d'auto, à cette époque. Le train permettait de passer à l'échelle supérieure d'un seul jet de fumée derrière les locomotives à vapeur.

Elle partit en éclaireuse dans le sud de la France. Pas encore de Club Med mais quelque chose qui s'en rapprochait avec les rencontres au bout du chemin.

L'année suivante, le fils avait près de 10 ans.

Convaincre Julie ne fut pas difficile. Ce fut un retour ensemble au même endroit. Les trains roulaient encore à une allure sénatoriale faisaient office d'omnibus.  Un tel voyage commençait vers 18:00, pour arriver à destination, le lendemain, tard dans l'après-midi.

L'avantage fut de voir le paysage qui défilait avec plus de temps devant des yeux écarquillés.

Les couchettes étaient chères. Il était dit que le "gamin" allait dormir dans les filets du porte-bagages. Première expérience, avec les filets du porte-bagages dans les côtelettes, pour assurer un semblant de sommeil. 

La jeunesse permet tant de choses. Pour les adultes, c'était le sommeil à force de persévérance sur les fauteuils de la banquette, payés à l'avance. Cela évolua vers les trains à couchettes dans l'année qui suivi.

Tout le confort dans la lenteur. Le charme du voyage, en somme.

Ce fut le détonateur du goût personnel pour les voyages pour le "gamin" dans son futur comme un véritable virus...

Deux ans après, ce fut l'avion. Un DC4 flambant neuf. On ne parlait pas de tourisme de masse à cette époque. Cela ressemblait plus à de l'exploration. 

Bien loin des charters et encore moins des low-costs. A bord, tout était bon pour satisfaire cette nouvelle clientèle. Les repas étaient réellement des repas chauds et savoureux.

Puis, il y a eu les excursions. Le gamin avait pris l'habitude de prendre un petit cahier dans la main pour l'occasion. A la traîne, derrière le guide, il buvait ses paroles et notait tout comme paroles d'évangiles, réservées vers le rêve et des moments de grâce pour les rassembler. Le guide, lui, se prêtait au jeu et répétait quand ce jeune "étudiant en herbe" perdait le fil. 

La soif des nouveautés, l'envie de traverser le monde, s'incrustaient en lui. Les destinations à la mode se chevauchèrent. La Méditerranée et ses îles, entrèrent dans les destinations privilégiées. Les avions à hélices se succédèrent pour monter à l'assaut du ciel avant que la Caravelle et d'autres avions à réactions, ne prennent le relais. 

Et puis, il fallait immortaliser tout cela.

Le cinéma en 8mm, le Super 8, les caméras de plus en plus perfectionnées, défilèrent dans ses mains au grand plaisir des deux générations de parents qui allaient se construire des souvenirs par l'intermédiaire du gamin.

Juillet ou août, pendant trois semaines, un rythme qui allait devenir un rituel pour cette famille.

L'adolescence approchait à grands pas. D'autres envies de l'âge aussi. Puis le temps a passé. Le gamin a grandi, s'est marié... Plus rien n'était comme avant.

En 1990, l'abeille était décédée des suites d'un col du fémur brisé. Drame pour la fille qui, comme papillon, avait perdu son égérie et voulait encore voler.

1993, son fils avait planifié un voyage vers l'ouest américain. Sans rien demander, elle alla s'inscrire à l'agence de voyage pour faire partie du même voyage.

"Ce serait le dernier grand voyage que je n'osais pas entreprendre seule", disait-elle, comme pour expliquer sa décision et sans se disculper.

Le couple avait "digéré" sa présence. Pour l'occasion, le papillon voulait bien devenir l'abeille pour produire le miel.

Oui, j'irai dimanche à Orly... sur l'aéroport, on voit s'envoler des avions pour tous les pays...tout l'après-midi...  y a de quoi rêver...

Comme tout semblait pour le mieux dans le meilleur des monde, qui oserait s'en plaindre? Surtout après coups...

Les voyages n'avaient rien à voir avec l'histoire de l'abeille et du papillon comme le chantait Henri Salvador.

Quant aux envies, elles restaient dans le regard différent de chacun.

12:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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