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17/01/2012

01 - Chemins parallèles et tronqués

"L'expression "mort naturelle" est charmante. Elle laisse supposer qu'il existe une mort surnaturelle, voire une mort contre nature.", Gabriel Matzneff

0.jpgA l’hôpital, deux personnes au chevet du lit de Raymonde, le fils unique, Guy et sa belle-fille, Christiane, pour assister à ses derniers soupirs. 

Le contraire de ce que Raymonde aurait imaginé mais qu'elle s'était insensiblement dépêchée de créer par bribes pour les seuls avantages de sa propre liberté.

Liberté dont elle n'avait profité que pendant sa jeunesse. Saisie par la vieillesse, depuis que sa mère à elle-même, avec qui elle vivait, était décédée, tout était parti en vrille.

Une fin de vie qu'elle n'avait pas voulu ainsi mais qui s'était effilochée dans une partie de vie en bâton de chaise, sans attaches, adaptée à cette volonté de liberté exacerbée.

Autour du lit, le couple la regardait en silence, impassible. La bru n'avait jamais été vraiment acceptée par elle qui restait sans émotion. Le fils qui avait encombré le chemin de jeunesse de sa mère, la recherchait, cette émotion.

Les amies que Raymonde l'avait éliminées inconsciemment et ne sont pas venues. Fidélité dont elle devait, pourtant, attendre la visite pour constater sa détresse. Erreur. Elle n'avait pas compris qu'il fallait donner de sa personne pour conserver et entretenir des liens. La meilleure amie de jeunesse, qui l'avait toujours comprise et acceptée, avait été emportée depuis quelques années par la maladie d'Alzheimer. 

Le lit d'hôpital, Raymonde n'aimait pas. Ce lit l'entravait vraiment, cette fois. Les multiples efforts pour s'en évader, avaient poussé les infirmières à l'y attacher pour ne pas défaire les fils qui la relayaient au baxter. Poings sanglés, impuissante, elle reposait attachée aux barreaux du bord du lit.

Elle se réveilla. Sorties de la torpeur d'un sommeil toujours plus profond suite à la morphine, quelques paroles de lucidité perdues, venant de nulle part, sortirent de sa bouche. Elle espérait surtout être détachée de ses sangles. Rien d'autre ne la préoccupait.

Dire 'oui', c'était contrevenir à l'ordre de l'infirmière qui affirmait que cette fixation était nécessaire et qu'elle avait reçu tous les soins nécessaires.

Un dossier l'avait suivi dans lequel une infirmière avait dû y inscrire le souvenir des griffures que cette malade lui avait infligé sans intention de les donner. Sur son carnet de bord de l'hôpital, une mention spéciale explicitait cet antécédent qui l'avait poursuivie jusque là: "Personne qui a tendance à s'agiter sans prévenir".

La soulever et de l'eau pour étancher sa soif, ce fut la seule initiative permise...

Cette lucidité passagère lui avait probablement permis de faire un retour en arrière sur son passé. Un résumé d'une vie, en accéléré dont elle n'avait plus le temps d'en rechercher les contours et les sources.

Des paroles sans véritable sens qui ne nécessitaient pas d'interventions.

Puis, cette question bizarre, adressée à sa bru:

- Et toi, es-tu contente de ton sort?

Question surprenante, prise à contre-pied.

Que répondre, sinon par un sourire sans trouver le courage adéquat pour répondre en paroles.

Était-ce un reproche, des regrets, l'envie d'une autre vie qui s'éloignait?

Probablement, une constatation de son propre vécu qui quelque part, reconnaissait avoir raté quelques marches dans cet escalier infini.

Puis, fatiguée, elle s'était rendormie, sans chercher à compléter une conversation sans issue.

Dix minutes encore, à rester dans le silence revenu de la chambre à regarder son souffle léger.

Voici le résumé final d'une dizaine de jours depuis cette sortie de piste dont les trois premiers en soins intensifs.

Le diagnostique officiel donné par le médecin, une hémorragie interne dans le ventre. L'issue était fatale. Celui-ci avait proposé le choix entre une fin rapide ou plus longue avec de la morphine comme seul sursis. Abréger les souffrances en régime palliatif et finir par la même petite porte.

Le lendemain, un coup de téléphone. Une infirmière pressait le couple de revenir vers le lit, sans en dire beaucoup plus. Attendre un peu, pour s'accorder aux heures de visites.

Moins d'une heure plus tard, second coup de fil.

Le dernier souffle de vie l'avait quittée à jamais.

Plus d'urgence, pas de larmes, des dents serrées et le silence dans la voiture pour regagner l'hôpital.

Arrivé sur place, la chambre fermée, nettoyé et la mère détachée qui reposait sans plus demander son reste. La paix, la sérénité du lieu pour seul écho.

Un baiser? Le fils n'y pensait même pas, pris à contre-temps. Il effleura d'une main, le front qui refroidissait déjà.

La mort, un passage obligé, une étape naturelle, dont on ne s'habituera jamais?

Les dernières paroles de l'infirmière tentèrent de rassurer.

- Vous devez savoir, hier, elle nous a dit qu'elle voulait en finir.

Était-ce pour mettre un terme à des souffrances physiques ou de celles, plus morales, plus intimes? Pour elle qui repoussait, de dix en dix ans, cette fin, cette échéance, à chaque anniversaire, c'était surprenant. Était-ce un suicide moral? Dur de penser à cette éventualité.

De souffrances physiques, elle n'en avait pas connu beaucoup dans son existence. Elle considérait anormal de souffrir, ne supportait pas la maladie et encore moins, l'hôpital. Une fatigue plus morale que physique, donc, que la morphine ne pouvait remédier.

Têtue, elle voulait toujours arriver à ses fins.

Était-elle dépassée par les événements, par ses rêves de jeunesse?

Des questions douloureuses qui restaient sans réponses?

Épargnante à vide pour une "deuxième vie" comme un Pharaon mais sans jamais profiter du retour sur l'investissement, dans la solitude de ses décisions.

Même avec une potion magique, sans connaître les moyens de l'utiliser, c'était peine perdue.

Chemins tronqués de destins multiples et parallèles?

Une évidence, elle n'avait pas su vieillir. Ce n'est pas le lifting sous les paupières qui l'avait fait rajeunir. La machine était grippée par l'intérieur. Le temps n'attend pas et parait toujours aller plus vite sur la fin.

Le lendemain, le fils retourna à l'appartement de sa mère pour prendre connaissance des personnes à contacter dans un vieil agenda qui n'avait pas quitté la table du salon.

Des coups de fils furent donnés à ceux qui s'y trouvaient. Des promesses de venir à l'enterrement.

Quelques jours, et bientôt, celui-ci arriva. 

L'attente dépassa l'heure fatidique du rendez-vous avant que le cortège funèbre se mit en route.

Deux couples présents. Les "enfants", comme elle disait, le frère et la belle-sœur de la bru.

Guy, plus personne avant, plus personne après. Dernier des mohicans. 

Sécheresse, tristesse d'une situation.

Le fils se jura d'en rechercher les responsabilités, de remonter le fil de l'histoire.

Là, « où je m'avise un peu troublé de l'irréversibilité du trépas », comme disait Bouvard dans son livre, imaginé en post mortem "Je suis mort et alors?".

Quant à une éventualité de culpabilité dans cette histoire de famille, cela n'avait jamais effleuré son esprit. L'enquête devait être plus fine.

"Mourir, cela n'est rien, mais vieillir".... chantait Brel.


12:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Cher Guy ,
Je te félicite d'avoir lance par ce premier chapitre ton roman semi-autobiographique
"L'envie dans le regard" et j'attends de pouvoir lire encore quelques chapitres avant de faire des commentaires.
A bientôt .
Nina

Écrit par : Nina Georgescu | 01/12/2011

Chère Nina,
Je comprends parfaitement.
L'histoire va demander un peu de temps avant de se mettre en place et devenir plus claire.
Tu vas être très surprise.
Je peux te dire que cela a été très dur pour l'écrire.
Pendant le weekend, la suite. Petit à petit. Pas trop longs les chapitres, mais des précisions pour se faire une idée.

Écrit par : L'enfoiré | 01/12/2011

Cette distanciation filiale, sans émotion, devant la mort d'une mère est dramatique. Arrivée ainsi en tête de chapitre, elle augure un chemin de Damas difficile et parsemé de ronces et d'épines. Cela me donne à penser aux grandes familles bourgeoises au sein desquelles les enfants, tout comme les parents, devaient se garder de montrer une quelconque émotion à l'égard des uns et des autres. Et je sens que nous allons pénétrer dans ce que j'appellerais une aristocratie de la vie et de la mort.

Pierre R. Chantelois

Écrit par : Pierre R. Chantelois | 03/12/2011

Sans être aristo, c'est la filière dans laquelle nous allons tomber.
Et vous allez le ressentir plus dans le chapitre du jour.
Mais il faut remonter aux sources pour comprendre les prémices.
Responsables ou coupables, je vous laisserai juge.

Écrit par : L'enfoiré | 04/12/2011

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