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05/01/2012

04 - Une entrée sur terre chahutée

"Il n'y a aucun remède contre la naissance et la mort, sinon de profiter de la période qui les sépare.", George Santayana

0.jpg Quelle idée de naître par une fin d'été aussi caniculaire? Une chaleur moite, à tordre les draps de lit, régnait dans la chambre de la clinique. Un bébé était né là, tout fripé.

Le « martien » avait atterri, un premier septembre. Un lundi matin, en plus... le lendemain d'un week-end. Le Zodiaque devait lui apprendre plus tard, qu'il faisait partie du signe de la Vierge. A ce moment-là, de toutes façons, il s'en foutait. Cela ne présumait rien de bon.

Une surprise pour les parents? Il avait pris les devants à une création de famille sans avoir été voulu, ni espéré. Sans être acclamé. Un banal "accident" de parcours voulu par la nature des choses. Une bête erreur de calcul, c'était tout. Un gêneur, quoi. 

Envers et contre tous, le «paquet» était là, au plus mauvais moment, conçu, à la sauvette, par une nuit froide d'hiver. Pas de petits frères ou de petites sœurs ni à gauche ni à droite. Pas d'ambition d'avoir un coéquipier. C'était déjà ça de moins à assumer par l'innocence parentale.

Le bébé, lui, ignorait tout de la situation, du comment il était là.

Raymonde, la mère dormait, probablement épuisée par cette journée d'efforts où elle aurait aimé être dans un ailleurs plus réjouissant.

Deux ans après la grande guerre, les choses devaient pourtant aller mieux. C'était écrit et ressenti partout à la sortie d'un tel désastre. Mais des séquelles subsistaient, indélébiles.

Comment avait-elle pu la passer cette période de guerre? Période probablement pas très sucrée, alors que pour elle le sucre était devenu plus tard une raison de vivre, comme elle le répétait bien souvent.

La guerre l'avait-elle fait dévier de sa course?

Né sous une bonne étoile pour l'amateur de vin, en cette année 1947, mais, le bébé était loin de rêver à ce breuvage des rois. Il espérait autre chose. 

Dans une couveuse, à deux pas de la chambre, il n'était pas avare de pleurs. Une envie naturelle qui s'exprimait. Une envie dans le regard.

Le lait suffisait amplement à ce bébé qui était prêt à ameuter un escadron de laitiers. C'était vache de réveiller sa mère pour l'occasion du ravitaillement, mais il le fallait. Personne pour répondre. Il continua, le regard, fixée derrière ses petits yeux froissés et humides.

Comme personne ne venait au secours de sa soif, le bébé changea de rythme et de niveau sonore. Un peu de stress, cela donnerait des ailes à l'entourage, pouvait-il penser.

Mais, l'écho aux lamentations ne vint pas de l'intérieur de la chambre. Une infirmière surgit de derrière la porte mi-close.

Celle-ci avait manifestement l'habitude de regarder du haut du berceau avec les yeux attendris et le sourire qui ride les lèvres de tendresse. Premier regard d'une terrienne, croisé sur celui de ce bébé en perdition. Elle l'agrippa entre ses bras d'experte avec la délicatesse et la justesse de l'habitude. Jugeant qu'elle devait apporter le « colis » dans les bras de celle qui en avait les droits, elle l'emporta et secoua la mère d'une voix ferme tout en gardant une douceur toute particulière pour ce qu'elle détenait dans les bras.

- Alors, madame, on n'est pas intéressée par ce beau petit garçon?0.jpg

Un grognement précéda un vague sourire mi-figue, mi-raisin sur le visage de la mère. Le bébé, lui, n'était pas là pour s'en plaindre. Il avait réussi son coup.

La mère, jolie d'habitude, avait les cheveux en bataille et les yeux mi-clos ne parvenait pas à donner plus d'entrain à la situation.

L'abreuvoir se découvrit, ce sein providentiel suffisait. Le bébé aurait eu envie de remercier la messagère s'il savait ce que remercier voulait dire. Les pleurs s'arrêtèrent net.

L'infirmière se confondit en excuses avec le sourire de l'emploi mais ne quitta pas les lieux tout de suite pour assister à la scène qu'elle avait dû voir des centaines de fois.

Le père, lui, n'était pas là pour compléter le tableau de la famille heureuse et réunie. Il n'avait pas assisté à l'événement comme il se fait souvent aujourd'hui sur demande. 

Comme il faisait chaud, le bistrot du coin avait dû aussi l'attirer comme une sirène de la soif ou alors, c'était pour fêter dans une fausse joie, avec les copains, ce qui n'avait, peut-être, été aussi qu'un mauvais coup de la nature à ses yeux.

Aucune chance d'arriver au bout de l'envie du bébé.

La mère avait très vite jugé qu'elle avait assez donné et qu'elle était en droit d'espérer une récupération pour ses efforts de la nuit.

-S'il fallait avoir un enfant, pourquoi ce fut un garçon? devait-elle se dire secrètement.

Cette nouvelle restriction ou la porte qui s'ouvrit, redonna l'envie au bébé d'entonner une nouvelle sérénade dans le même registre.

Le père entra enfin. Il vit le bébé pour la première fois avec l'air un peu ahuri. Un peu éméché, il n'avait pas assez d'expérience pour pouvoir juger la situation.

L'infirmière décida de quitter les lieux pour laisser le champs libre aux ayant-droits.

- Je vous laisse en famille. Je suis sûr que vous avez des choses à vous dire, dit elle.

Mais l'électricité du contact parental était dans l'air. Il ne provenait pas du soleil qui plombait la chambre en cette fin d'été.

- C'est à cette heure-ci que tu rentres pour voir ton fils?, dit la mère.

Voilà, le genre de reproches qui sortaient d'entrevues chez les « grands ». Ils se répéteront souvent dans les mois qui devaient suivre.

Le bébé n'en avait cure. La mère comprit que la discussion ne l'intéresserait pas et commença des bercements maladroits. Cela l'apaisa et il s'endormit très vite. Il n'allait tout de même pas s'excuser d'avoir généré tout ce remue-ménage.

Dans le monde des grands, on aurait pu appeler cela du "PNAPD", du "Préjudice de Non-Assistance à Personne en Danger" mais ici, c'était plus du SOS, du "Seins hOrs Service".

1947, une époque pendant laquelle, les bébés, on allait à l'hôpital pour les acheter qui arrivaient dans les choux, mais que l'on présentait dans des pouponnières en rang d'oignons. Les familles nombreuses étaient ... nombreuses.  

Découvrir les autres et leurs envies, il en avait bien le temps.

Pas tristes, nécessairement, ceux-là.


12:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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